RDC : Dans la tête de Moïse Katumbi

C’est le secret le moins bien gardé en République démocratique du Congo. Moïse Katumbi veut devenir président et succéder à  Félix Tshisekedi. Après avoir été bloqué par Joseph Kabila aux portes de Kasumbalesa, dans le sud-est du pays en 2018, l’homme qui n’a juré que de son élection à la tête du pays depuis 2015, estime donc que son heure est venue. Mais il soit cependant faire face à un Félix Tshisekedi qui risque de lui jouer un mauvais tour. Aussi, à l’heure de lancer l’assaut final sur son allié de l’Union Sacrée, Moïse Katumbi préfère s’y prendre avec prudence, mettant d’abord en avant un autre visage, celui de son porte-parole et directeur de cabinet, Olivier Kamitatu.

Les dessous d’une offensive

Les événements actuels trouvent leurs origines du côtés des Etats-Unis. Le 02 juin 2022, Christophe Lutundula, vice-premier ministre et ministre des affaires étrangères de la République démocratique du Congo, est à Washington. L’un des ministres clés du gouvernement congolais a rendez-vous avec son homologue américain, Antony Blinken. A Kinshasa, cette rencontre est d’une importance capitale. Car depuis plusieurs semaines, l’armée nationale recule de plus en plus face à la rébellion du M23. Mais la RDC est certaine. Elle n’affronte pas une rébellion, plutôt une armée gouvernementale. Celle du Rwanda précisément. Énième agression donc du régime de Kigali. Bis repetita. Toutefois, contrairement en 2012 lorsque le M23 avait pris Goma, la Communauté internationale, les Etats-Unis particulièrement, peinent cette fois à dénoncer le Rwanda.  

Mais alors que Lutundula s’attend à n’aborder que cette question avec son homologue Blinken, le ministre congolais se rend bien compte rapidement que ce dernier a d’autres priorité en ce qui concerne la RDC. « Le secrétaire d’État a noté les attaques récentes perpétrées par le M23 et d’autres groupes armés, appelé́ à la désescalade et souligné l’importance du dialogue régional continu pour aborder le conflit en cours, afin de faire avancer les travaux de l’initiative de Nairobi », note d’ailleurs le communiqué pubié par les Etats-Unis à l’issue de cette rencontre avant d’ajouter étrangement : « Le secrétaire d’État Blinken et le ministre des affaires étrangères Lutundula ont aussi discuté de l’importance d’une planification transparente et efficace des élections de 2023. »

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Kinshasa est donc étonnée que Washington semble accorder bien plus d’attention aux prochaines élections qu’à la menace dont le pays fait face. D’autant plus que quelques jours après cette rencontre entre les deux chefs de diplomatie, la cité de Bunagana tombe entre les mains du M23, appuyé toujours par l’armée rwandaise. Une version rapidement corroborée notamment par Human Rights Watch, alors que la Monusco, la mission de l’ONU au pays, note simplement que la rébellion se « comportement comme une armée conventionelle ».

Félix Tshisekedi semble donc esseulé sur la scène internationale. La voix de Kinshasa semble inaudible. Et la dernière visite du Chef de la diplomatie américaine à Kinshasa va confirmer cette tendance. Antony Blinken n’y a fait que de l’équilibrisme sur la question de l’agression, mettant Kinshasa dos à dos avec Kigali et s’en remettant aux médiations kenyane et angolaise. A Kigali, il a notamment appelé les deux pays à « cesser de soutenir des groupes armés ». Un positionnement qui choque en RDC qui estime alors que le Rwanda utilise les FDLR comme un alibi pour l’agresser.  Pendant son passage dans la capitale congolaise, Antony Blinken avait d’autres priorités, répétant une fois de plus le soutien des Etats-Unis « à des élections libres, transparentes et à temps, l’année prochaine ». 

Dans la tête de Katumbi: 2023 ou rien

C’est alors qu’au tour du président congolais, l’on commence à sérieusement envisager la reprise du projet qui visait à écarter Moïse Katumbi de cette présidentielle. Car avant même la tournée de Lutundula à Washington, la position de Washington trouve son origine dans un lobbying sans précédent de Moïse Katumbi au niveau international. POLITICO.CD a mis la main sur plusieurs contrats qui attestent alors cet activisme.  Les cabinets Brownstein Hyatt Farber Schreck, LLP, King & Spalding LLP, Mr. Milos Ivkovic, à titre d’exemple, ont soumis des documents au Foreign Agents Registration Act (Ndlr : Loi sur l’enregistrement des agents étrangers , FARA en anglais) attestant qu’ils ont offert des prestations en lobbying à Moïse Katumbi entre 2020 et actuellement.

Dans ce document consultés POLITICO.CD, il est établi que les lobbyistes ont permis l’ancien gouverneur du Katanga à rencontrer des responsables politiques américains afin d’aborder la question des élections. « Il est clair qu’avec un tel activisme, les Etats-Unis ne puissent pas considérer une autre priorité que les élections de 2023 et l’exclusion présumée de Katumbi », témoigne un analyste à Kinshasa. Du côté de l’ancien gouverneur du Katanga, plusieurs proches ne cachent pas leur ambition. « C’est tout à fait normal. Eux aussi font du Lobbying. Ils se plaignent pourquoi », réplique un proche de l’ancien gouverneur qui a requis l’anonymat. « Nous ferons tout ce qui est à notre pouvoir pour non seulement qu’il aient des élections en 2023, mais pour l’emporter également », ajoute-t-il.

Pour autant, la donne électorale en RDC reste très volatile. Alors que s’approche les élections de 2023, un sondage du Bureau d’études, de recherche et de Consulting international (BERCI) publié ce mercredi 10 août, plébiscite Félix Tshisekedi favori lors de l’élection présidentielle de 2023 devant ses challengers, en l’occurrence Martin Fayulu et Moïse Katumbi, président d’Ensemble pour la République. Selon ce sondage, l’actuel chef de l’État congolais est en tête des intentions de vote avec 30,9%. Encore faut-il que les élections générales se déroulent dans les délais constitutionnels, ont-ils précisé. Martin Fayulu est deuxième avec 17,1%, suivi de Moïse Katumbi 15,1% et Vital Kamerhe 6,7%. Mais ces sondages ne rassurent pas les Tshisekedistes, alors qu’à les regarder de près, ils témoignent surtout d’une dégringolade du Chef de l’Etat dans les opinions favorables. « Ces sont des sondages boutiqués par des proches de Moïse Katumbi. Nous le savons très bien», croit savoir un conseiller du président.

Kamitatu et le lobbye lancent l’offensive

https://twitter.com/bob_vanderhoeve/status/1576207026316664833

Kamitatu fut une étoile qui fallait si vite au sein de la scène politique qu’elle s’est éteinte aussi rapidement qu’étrangement. Les Congolais découvre ce beau gosse, fils d’un combattant de l’indépendance, en 2003. Il est alors suspendu au bras droit de Jean-Pierre Bemba, avait qui il venait de livrer une guerre farouche face à Laurent-Désiré Kabila au sein du Mouvement de Libération du Congo (MLC). Il s’arrive à Kinshasa auréolé d’abord du titre du président de l’Assemblée nationale de transition. Son verbe et sa perspicacité d’un diplômé des hautes études lui vaudront l’assentiment de tout Kinshasa. Il est alors sur sa montée. Mais Olivier Kamitatu crée une sensation en 2006 en « trahissant » son « ami d’enfance », Bemba. Une affaire de « gifle » fait alors la une de la presse locale. Lui-même ne se considérera jamais comme un traiteur. Toujours est-il qu’il rejoint Joseph Kabila en lui déclarant sa flamme d’une manière dithyrambique. Il est ministre du Plan gouvernement Gizenga, et a conservé cette charge jusque dans le gouvernement Muzito II.   n’est pas présent dans le gouvernement Matata fonde l’Alliance pour le renouveau au Congo (ARC). Olivier Kamitatu est alors  à son époqué. Dans une interview à Jeune Afrique, il appelle même à « renforcer les pouvoirs » du président Joseph Kabila.

Soudain, dans ce pays où rien de dure vraiment, Kamitatu change à nouveau de camp. Cette fois, il convole en justce noce avec Moïse Katumbi, qui venait alors de démissionner à la fois de son juteux poste de gouverneur du Katanga et du parti de Joseph Kabila, le PPRD. Katumbi veut devenir président. Et il compte dès lors sur le talent d’Olivier Kamitatu. Car si l’ancien gouverneur est un entrepreneur accompli, du fait de sa grande fortune, il sait aussi qu’il n’aura jamais le verbe capable d’émouvoir tant la communauté internationale que le pays. Aussi, le Congo voit le fils de Cléophas Kamitatu s’assoir sur toute ambition possible pour aller siéger au cœur du dispositif de Katumbi. « Il est devenu son porteur de mallette », moque même un proche de Joseph Kabila.  L’impressionnante équipe, emmenée notamment par feu Pierre Lumbi, ou encore le sulfureux Gabriel Kyungu, ne réussit pourtant pas à faire s’effondrer Joseph Kabila, qui le prive d’une présidentielle tant rêvée.

Aujourd’hui donc, Katumbi ne rêve que de reprendre son retard. L’ancien gouverneur du Katanga a par ailleurs pris soin de corriger ses erreurs du passé. D’abord un rabibochage avec Joseph Kabila, puis surtout une alliance étrange avec Félix Tshisekedi, mais dont le but est sans doute d’éviter de partir à nouveau à l’exil, de peur d’être bloqué à nouveau à l’extérieur. Néanmoins, depuis sa base de Lubumbashi, l’homme plante ses pions et attend le moment fatigue. C’était justement hier. Et comme il faut connaître ses propres limites, c’est finalement d’Olivier Kamitatu que viendra la première estocade. Face à la caméra, se prenant étrangement pour un futur candidat, le défaut des hommes intelligents sans doute, Kamitatu-fils fixe Tshisekedi et va à son abordage. La diatribe est sans équivoque. Soignée, millimétrée, surtout orientée vers l’ultime but : la présidentielle.

Olivier Kamitatu n’était donc que le début d’un plan bien ouillé. Ceci est mis en place après la sortie du président Félix Tshisekedi la semaine dernière depuis New York, où le Chef de l’Etat a visiblement assumé le fait que le calendrier électorale devrait arriver le plus tard possible. Une sortie qui n’est pas sans inquiétée les Katumbistes, qui ne vivent donc que pour ces élections. La presse instiguée souvent par l’ancien gouverneur du Katanga avait alors commencé par ouvrir le feu. S’ensuit des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et dénonçant le mandat de Félix Tshisekedi, sans être certes revendiquées.

Puis, le Congo voit à nouveau, et de manière soudaine, António Guterres, Secrétaire général de l’ONU, se dire « préoccupé par l’absence de consensus qui existerait entre les acteurs politiques et la société civile sur des aspects essentiels du processus électoral .» « Je demande à toutes les parties prenantes d’œuvrer à la création d’un environnement propice à la tenue d’élections pacifiques et transparentes », a-t-il déclaré avant d’encourager la Commission électorale à poursuivre ses consultations avec les acteurs politiques et de la société civile pour instaurer la confiance et désamorcer les tensions. « L’ONU est prête à travailler avec la Commission électorale et toutes les parties prenantes à cette fin », a-t-il rassuré. Dans la foulée, le secrétaire général de l’ONU a remercié le Conseil pour les femmes et la paix et la sécurité dans la région des Grands Lacs de ses efforts visant à ce que les femmes congolaises participent davantage et véritablement aux processus politiques et de paix du pays, y compris aux élections de 2023. Cette sortie de l’officiel de l’ONU qui venait à peine de fâcher les Congolais après avoir affirmé que la Monusco ne pouvait rien face aux M23 s’inscrit donc dans une campagne bien ouillée.

 Du côté de Félix Thsisekedi, le message est capté. Mais la réaction n’est encore mise en place. Toujours est-il que plusieurs proches du président ont confié à POLITICO.CD qu’il « n’y avait aucune crainte » face à Katumbi. « Nous savons comment il opère. Il a tout ce monde de la Communauté internationale dans sa poche. Mais ces sont les Congolais qui voteront. Et jusqu’à présent, rien n’est sûr qu’il participera même à cette présidentielle », lâche un proche conseiller du président Tshisekedi. « Ce qui est sûr, il y aura les élections dans le délai constitutionnel et dans les meilleures conditions. Mais ceux qui s’agitent devraient se demander d’abord s’ils sont éligibles », enfonce-t-il.

Moïse Katumbi est sa coalition sont bel et bien au courant de cette énième menace d’exclusion. Un député de sa coalition a confié à POLITICO.CD qu’ils ne « se laisseront pas faire cette fois ». « Si nos amis aiment la paix, alors ils doivent savoir que cela dépend de la transparence de ces élections de 2023. Personne dans ce pays n’aceptera encore des élections truquées comme en 2018 », dit-t-il. L’ancien gouverneur du Katanga avance cependant de manière prudente. En se jettant à l’eau, et en envoyant ses proches, il surveille de près la réaction du camp présidentiel, sans toutefois avoir déclaré sa candidature.

« Moi ou personne d’autre. Telle est la façon de voir de Moïse Katumbi. Il est prêt à pactiser avec le diable pour devenir président. Il est prêt à vendre tout le pays s’il le faut. C’est ça son principal problème. C’est en cela même qu’il est crucial de tout faire pour qu’il n’accède jamais au pouvoir », estime un proche de Félix Tshisekedi. « Aujourd’hui, il instigue la politique étrangère des Etats-Unis à un moment où notre pays a plus que jamais besoin de soutien à l’international contre le Rwanda. Il utilise même la presse non pour s’attaquer à Félix Tshisekedi, ce qui serait normal puisqu’ils sont rivaux. Mais conditionner la paix au Congo à sa seule candidature à la Présidentielle? Nous allons alors voir ce qui va se passer », rétorque un proche de Tshisekedi a requis l’anonymat.

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