She Okitundu, le dauphin surprise?

12 octobre 2006. A Londres, mythique capitale anglaise, un homme est acheminé, à vive allure, vers le Central Middlesex Hospital. Il est sans pantalon, couvert seulement par une couverture.  Il souffre, ensanglanté et tient à peine débout. «La police ne semblait pas s’en soucier, personne ne m’a aidé et j’étais nu, cela n’arriverait jamais dans mon pays», se plaindra-t-il quelques jours plus tard. “Je n’ai pas été consulté par une infirmière pendant deux heures et pas par un médecin avant 2 heures du matin, je leur ai confié que j’étais un VIP … mais personne ne voulait me donner un pantalon. »

Marqué au fer par Kabila

L’homme dont il est question ici, c’est le Directeur de cabinet du président Joseph Kabila en personne: Léonard She Okitundu. Peu après 17h, ce soir-là, il subira l’humiliation de sa vie.  Il tentait de se rendre aux studios de la chaîne de télévision Original Black Entertainment, quand lui et ses deux collègues sont agressés par plus de 20 hommes à Park Royal, au nord-ouest de Londres. La scène scellera à jamais la carrière de She.

De retour au pays plusieurs semaines après, lui qui croyait avoir souffert le martyr pour Kabila — à l’époque aux prises notamment contre un certain Jean-Pierre Bemba — ne recevra finalement aucune récompense. Au contraire, il sera placé au placard. Loin du Président, broyant du noir.  Commence alors une très longue traversée du désert. Aux élections de novembre 2006, il est élu sénateur du Kasaï-Oriental, mais il connaîtra un camouflet pour sa candidature à la présidence du Sénat où un certain Léon Kengo wa Dondo va le Coiffer sur le poteau.

Au placard, ce diplomate de renom, ancien membre du groupe des juristes d’Amnesty International, préfère alors garder silence. A Kinshasa, il se construit, fait très peu d’apparition en public. Mais il reste néanmoins au cœur du « Kabilisme ».  Et puis, arrive finalement la crise politique de 2016. Joseph Kabila est au cœur d’une pression internationale et nationale. Son deuxième et dernier mandat a expiré sans que le Président congolais n’ait eu le temps de préparer sa succession. De dialogue en dialogue, le leader de la majorité navigue à vue, gagne du temps, d’abord à la recherche d’un moyen pour ce maintenir au pouvoir.

Joseph Kabila ne trouve finalement pas d’astuce. La Constitution lui interdit de briguer un nouveau mandat. Même si ses partisans fulminent une candidature probable aux élections du 23 décembre, le Président n’oserait pas mettre le pays à feu. Entre-temps, il consulte, autour de lui, à présent, à la recherche du « dauphin », cet oiseau rare, à la fois fidèle, compétent, mais surtout capable de porter toute une famille politique peuplée d’opportunistes. Autour de lui, des listes sont rédigées, les critères sont posés !

Le dauphin surprise

Les élections s’approchent, la pression monte. Kabila n’a pas autre choix que d’organiser des élections comme prévu le 23 décembre. A ce titre, un candidat du pouvoir doit être présenté. Entre temps, alors que l’ancien Premier ministre Augustin Matata Ponyo et le président de l’Assemblée nationale ont rêvé grand, se lançant dans une guerre sans merci pour la succession, au cœur du pouvoir, les deux seront relégués aux oubliettes.

« Matata est swahiliphone, issu du Maniema, donc de l’Est du pays. Il y a une sanglante guerre entre les gens de l’Est et les Katangais autour du Président, jamais il laisseront Matata, un autre swahiliphone de l’Est prendre le pouvoir », explique pour sa part un cadre du bureau politique de la Majorité présidentielle.  Pour Aubin Minaku, la vie n’est pas du tout aussi facile. « Il est président de l’Assemblée nationale depuis 2009, il s’est construit un réseau efficace tant à l’intérieur qu’à l’extérieur. De ce fait, lui faire confiance au point de l’élever à cette responsabilité expose le Chef, un peu comme ce qui se passe actuellement en Angola », explique notre interlocuteur.  Les deux cadres, certes proches du président, voient ainsi leurs rêves voler en éclat. Et comme la politique a horreur du vide, d’autres prennent leurs places : plus discrètement, de manière inattendue.

Ça tombe bien! A72 ans, Léonard She Okitundu est toujours là. Son lent et rassurant retour aux côtés du Président lui vaut une nomination fracassante au sein du gouvernement dans le juteux et stratégique ministère des Affaires étrangères. A la tête de la diplomatie congolaise, « She » fait le tour du monde, prêchant le Kabilisme, tout en profitant de l’occasion pour se faire “présenter”.

A Kinshasa, son nom commence à faire surface. On parle désormais de lui en bien. Début juin 2018, la short-list des candidats au dauphinat s’amincie. Trois noms émergent, y compris celui de She.   « Il a beaucoup de chances d’être désigné que tous. Il est d’abord du centre, donc échappe au clivage est-ouest, sans oublier qu’il est ressortissant du Sankuru, la même province que Lumumba », explique un de ses collaborateur.

Il se met à rêver

Visage du pouvoir depuis décembre 2016, Léonard She Okitundu serait donc l’un des candidats au dauphinat. Issu du centre du pays, dans la région du Sankuru, la même qu’un certain Patrice Emery Lubumba, ce fidèle du président Joseph Kabila a tous les atouts : très politique, aucun encrage dans l’armée, donc pas en clin à représenter une menace. Par ailleurs, il est autant un visage moins extrémiste du pouvoir. Il est également connu de tous les Chefs d’Etat tant dans la sous-région qu’à travers le monde. Mais voilà, il devra toutefois calmer ses ardeurs.

En effet, depuis le 8 juin, une bombe est tombée sur la maison Kabiliste. L’ancien farouche opposant Jean-Pierre Bemba, emprisonné depuis plus de 10 ans à la Haye par la Cour Pénale Internationale (CPI), est acquitté de sa condamnation pour Crime de guerre et crime contre l’humanité. Dans la foulée, le leader du MLC, craint par la majorité, est « naturellement » candidat à la prochaine présidentielle. De quoi donner des sueurs froides à tout celui qui rêverait le dauphinat.

Car She Okitundu ou quiconque qui pourrait être désigné sait que remporter une élection présidentielle y compris face à Bemba ou un autre candidat de l’opposition comme Félix Tshisekedi ou Moïse Katumbi dénote d’un miracle. Outre le bilan sulfureux du président Kabila, sa famille politique, ses cadres et proches, y compris She Okitundu sont encore plus abhorrés que le président congolais. La fameuse machine à voter censée assurer une victoire parfaite aux kabilistes ne pourra pas confronter les ardeurs populaires à l’annonce de la victoire d’un certain candidat « She Okitundu » à cette présidentielle redoutée.

Par ailleurs, le Chef de la diplomatie congolaise traîne derrière lui une image peu pieuse. En décembre, une vidéo de lui dans une situation inconfortable a fait surface sur les réseaux sociaux, l’affaiblissant énormément. Cependant, le concerné semble de pas douter de son étoile. Pour conformer ses chances au dauphinat, il s’est envolé la semaine du 18 juin en Europe où il a tenu une interview présidentielle devant des médias occidentaux. Derrière cet exercice, s’afficher et se donner une image du digne successeur de Kabila. Sauf qu’en heure devant des journalistes de RFI et TV5 Monde, le futur candidat a pris la température de ce qui pourrait l’attendre en décembre dernier.

Avec un Joseph Kabila qui garde un épais brouillard sur ses choix d’avenir, il faut néanmoins attendre jusqu’au 8 août prochain, à la clôture de dépôts des candidatures pour la Présidentielle, pour connaître l’heureux élu.

Litsani Choukran


La suite du dossier ici: les candidats du pouvoir

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