En 1875, l’écrivain britannique William Ernest Henley, rédige sur son lit d’hôpital le poème Invictus (qui signifie invaincu). Henley souffre, depuis l’âge de 12 ans, d’une tuberculose osseuse. Il a 25 ans lorsque de graves complications médicales rendent obligatoire une amputation du pied jusqu’à mi-jambe.  Lors de son hospitalisation, l’opération est suivie de terribles douleurs et le jeune homme écrit ce poème sur son lit d’hôpital pour se donner le courage et la force de surmonter sa souffrance.

Cette poignante histoire, une lutte contre la souffrance, symbole omnipotent de la résistance, trouvera à jamais son modèle dans le temps moderne du côté de l’Afrique du sud, où l’icône mondiale et héros national Nelson Mandela s’en inspirera longuement lors son incarcération de 28 ans dans la prison de Robben Island, peine purgée en raison de son activisme anti-apartheid en faveur de l’égalité des droits civiques. Mandela trouvera un grand réconfort dans la lecture quotidienne de ce poème. Il l’avait d’ailleurs recopié sur un mur de sa minuscule cellule…  De l’Afrique du Sud à la République démocratique du Congo, des hommes doivent faire face des souffrances immesurables, tenir face à l’adversité et à l’effondrement de rêves, luttant contre la fatalité.

Mis au placard

Notre histoire commence le 24 mai 2008 à Rhode-Saint-Genèse, près de Bruxelles. Ce soir-là, des policiers belges sonnent à la porte d’une villa : aussitôt qu’un homme leur ouvert la porte, ils s’engouffrent, mettant la main sur le maître de lieux. Ils partent avec, le place dans un endroit surveillé. Le 3 juillet suivant, l’homme est transféré à la prison VIP de Scheveningen, aux Pays-Bas. « Il y jouit de conditions de détention plutôt confortables et se comporte en détenu exemplaire », racontera deux ans après Christophe Ayad, du journal français Libération. Vous l’avez compris, il s’agit de Jean-Pierre Bemba Gombo, ancien vice-président congolais et leader du Mouvement de Libération du Congo (MLC).

A Kinshasa, le pays est hébété. « Igwe », le libérateur, l’homme qui aurait battu Kabila durant la Présidentielle de 2006, vaincu par la suite dans des affrontements sanglants en plein centre-ville de Kinshasa, est neutralisé. Incompréhensions, supputations, des rêves se brisent, des esprits se chauffent, mais laissent plutôt place au désarroi. Lui, Bemba, ne sera plus jamais vu en public. Il est enfermé. Placé dans un placard doré. Immobilisé. Il est pris. Dans la capitale congolaise, au Palais de la nation, on peut alors pousser un cri de consolation. La menace est écartée, la seule d’ailleurs, qui osait encore contester la victoire de Kabila, faisant planer la fulmination d’une énième révolte ; avec un Bemba qui était si aimé et ancré dans son équateur natal, où il est considéré, sans le nier, comme le nouveau Mobutu.

Dans les rues, comme partout ailleurs, personne n’ose croire que la Cour Pénale Internationale, qui poursuit alors Bemba pour des crimes commis en Centrafrique, sans y mettre les pieds, ne le fait par souci de justice — En fin 2002, les troupes rebelles du Mouvement pour la libération du Congo (MLC) contrôlent le nord de la RDC. Elles passent la frontière pour venir en aide au président Ange-Félix Patassé, menacé par les coups de boutoir du colonel François Bozizé, en Centrafrique. Viols, meurtres, pillages… les soldats de Jean-Pierre Bemba sèment la terreur, du moins selon la version officielle. Mais les preuves de l’implication directe du « chairman », comme le surnomment ses partisans, sont graciles.

Seul au monde

Dix ans, c’est le temps que prendra le calvaire de Bemba. Dix ans, durant lesquelles, il est abandonné, laissé seul, en famille. A Kinshasa, son Mouvement de Libération est libéré de son combat. Tour à tour, des cadres partent, changent de camps, filent à l’anglaise. Et lorsqu’ils n’abandonnent par le « messie » de la Mongala, ils reviennent, soutenus par Kinshasa, pour l’enfoncer. A l’image d’un homme, un de ses proches les plus familiers ; son ami le plus intime, Olivier Kamitatu, qui ira jusqu’à l’envoyer dans les cordes, depuis la Haye, témoignant sans scrupule contre celui avec qui il a partagé tout ce qui devait l’être depuis des années… A côté de son nom, on ajouterait une liste, de ceux qui ont eu le ventre court, préférant ainsi oublier Bemba.

Alors logiquement, lorsque la juge Christine Van den Wijngaert annonce la nouvelle coupe-souffle, tout un monde s’arrête au Congo. Personne alors ne s’y attendait, sauf des proches, les derniers fidèles, les Bazaïba et les Babalala, qui n’ont pas hésité à laisser exploser leur joie d’enfants. « Impensable », dirait-on à Kinshasa. La ville est prise de court, elle qui sait pourtant tant de choses. Cette-fois, elle sera la surprise. Au pouvoir, comme au sein de l’opposition, Bemba est un véritable trouble-fête, un bulldozer qui pourrait tout écraser. Alors la paix, celui des braves s’installe. Des challengers attitrés, des Présidents autoproclamés rétropédalent. Victoire du peuple, du moins, en public. En coulisse, on ne sait plus de quoi sera fait le lendemain. Kabila, Katumbi, Tshisekedi, Kamerhe… personne n’ose deviner l’avenir avec Bemba.

Le nouveau Mandela?

L’avenir justement, Bemba l’a entre ses mains. Comme une épée, que l’on trempe dans une fournaise, que l’on plonge dans un froid glacial, placée entre le marteau et l’enclume, pour finir par détenir le pouvoir de vie ou de mort, le fils de Saolona détient le tout pouvoir au Congo : une popularité intacte, un peuple agonisant, dans l’attente d’un sauveur, et surtout, une présidence qui lui tend les bras.

Cependant, à 55 ans, Bemba devra vaincre le plus dangereux de ses démons : lui-même. Son caractère sulfureux, qui lui a peut-être valu son calvaire passé. De plus, Gombo a la tentation de la vengeance, celle de punir tous ceux qui ont ainsi contribué à son malheur, tel le « Punusher » ; reprendre son dû, écraser tout sur son passage. Cependant, à l’image du vrai Invictus, le sud-africain Mendela, seul un grand homme, accompli par l’épreuve, juste, sans être revanchard ; cet homme-là, que le Congo entier recherche, ce grand leader, capable de pardonner, rassembler et composer ; seul un être aussi miséricordieux qu’adouci, pourra donner à Jean-Pierre Bemba la vengeance suprême : le destin d’un « Igwe » libérateur tant attendu au Congo.

Litsani Choukran,
Le Fondé.