Quand la guerre d’influence entre la France et la Russie s’exporte autour de la visite de Macron en RDC

La journée du mercredi 1er mars 2023 fut très tendue pour l’Ambassade de France à Kinshasa. Tôt le matin, des dizaines de manifestants ont fait irruption à l’entrée et ont campé, scandant des chansons et cris hostiles à la France. Ils ont repondu à l’appel de plusieurs mouvements citoyens dont l’emblématique « Lutte pour le Changement », LUCHA. A première vue, ces manifestants  ont paru incarner un sentiment français largement partagé auprès de l’opinion publique congolaise. « Nous sommes ici pour dire non à l’arrivée d’Emmanuel Macron car la France est complice de notre malheur », a déclaré devant les journalistes Josue Bung, du mouvement citoyen « Sang-Lumumba ».

En effet, depuis l’annonce de la visite du président français Emmanuel Macron à Kinshasa, des voix se sont élevées pour fustiger les positions de la France autour de l’agression dont la République démocratique du Congo est victime de la part du Rwanda voisin. En prenant la parole lors d’une conférence de presse à Paris où il a présenté sa politique pour l’Afrique, Emmanuel Macron n’a pas voulu condamner le Rwanda, alors que les Etats-Unis notamment, n’ont pas hésité d’appeler Kigali à « retirer ses troupes » de la RDC.  Il n’en fallait pas plus pour que les condamnations contre la France et Emmanuel Macron explosent en RDC.

Colère contre la France, étrange plebiscite à la Russie

Pour autant, devant l’Ambassade de France, un groupe de manifestants issus d’un mouvement citoyen peu connu n’ont pas hésité à exhiber des drapeaux russes, chantant à la gloire du président Vladimir Poutine et  vandalisant les murs de l’enceinte diplomatique française. « Macron assassin, Poutine au secours », scandaient ces jeunes manifestants, créant cependant une stupéfaction au pays. Car si le sentiment anti-français est grand, il n’est pas à confondre à un soutien russe.  Interrogés par POLITICO.CD, ces manifestants pro-russes devant l’Ambassade de France à Kinshasa semblent s’être invités indépendamment de ceux qui manifestaient pour appeler la France à revoir sa position face au Rwanda.

Un peu plus tôt dans la journée, ces manifestants pro-russe avaient sillonné le principal boulevard de la ville en colonne de Taxi arborant les drapeaux de la Russie et de la RDC. « Depuis plusieurs mois, nous voyons de plus en plus l’activisme de ce groupe qui infiltrent des manifestations pour attiser le sentiment anti-occidental. Ils semblent vraiment être missionnés », admet Litsani Choukran, fondateur de POLITICO.CD. « Il y a visiblement des gens qui veulent utiliser la colère naturelle des Congolais contre la France sur sa position  ambiguë dans l’agression rwandaise pour une adhésion à leur influence.  La manifestation de l’autre jr, qui a tourné au plébiscite de la Russie, a été manipulée ! » a-t-il ajouté sur son compte twitter très populaire en RDC.

Plusieurs éléments lui donnent raison.  De manière presque téléphonée, des militants panafricanistes et anti-français ont ouvertement revendiqué ces actions anti-français à Kinshasa. « Les murs de l’ambassade de France à Kinshasa montrent qu’Emmanuel Macron est bien attendu en RDC. Vos mensonges et votre hypocrisie ne blaguent plus personne » a écrit Nathalie Yamb, connu non seulement pour son activisme anti-français, mais aussi et surtout pour ses liens avec la Russie et des campagne de manipulations anti-occidental à travers le continent noir. Elle suivie par Kemi Seba, un autre activiste panafricaniste et spécifiquement anti-occidental. « L’ambassade de France à Kinshasa secouée par les militants panafricanistes congolais . Macron condamné par la jeunesse patriotique , pour sa collaboration accrue avec le sanguinaire Paul Kagame , mais aussi pour sa politique néocoloniale en Afrique », a-t-il dit dans un tweet autant synchronisé avec les autres militants anti-français.

« Dire non à la France ne veut pas dire Oui à la Russie« 

La France et la Russie s’affrontent ces dernières années autour de leur influence en Afrique. En juillet dernier Emmanuel Macron avait effectué une tournée sur le continent par un déplacement dans plusieurs pays.  Au même moment, le chef de la diplomatie russe, Sergueï Lavrov, était en opération séduction au Congo-Brazzaville. L’homme de confiance de Vladimir Poutine effectuait une tournée en Afrique, de l’Égypte à l’Éthiopie. De son côté, Emmanuel Macron, en plus du Cameroun, avait visité le Bénin et la Guinée-Bissau. Trois pays qui intéressent fortement la Russie.  Entre la Russie et la France, il y a d’abord l’affrontement sur le terrain sécuritaire. Alors que la France retire peu à peu ses soldats du Mali, la Russie gagne du terrain. Elle a des coopérations militaires avec une vingtaine de pays africains. La France accuse régulièrement la Russie de mener des campagnes de désinformation pour la discréditer.

Avec le conflit en Ukraine, cette guerre d’influence se joue aussi sur le terrain commercial et alimentaire. La Russie pointe du doigt le rôle des Occidentaux, notamment de la France, dans les difficultés d’acheminement de céréales en Afrique depuis l’Ukraine. Emmanuel Macron a riposté, mardi 26 juillet 2022, en parlant de « carabistouilles ». Alors que la Russie a une forte influence en Centreafrique, la France craint qu’elle étende son influence sur la RDC voisine.

 

A Kinshasa, plusieurs personnalités et activistes des  mouvements citoyens ont contesté le plébiscite à la Russie face à la France.  « Nous ne pouvons pas mélanger les choses. Nous dénonçons l’inaction de la Communauté internationale et de la France en particulier. Cela ne veut pas dire du tout que nous soutenons la Russie, d’autant plus qu’en ce moment, la Russie agresse un pays en lui imposant la guerre, exactement comme le fait le Rwanda. Nous ne pouvons pas vouloir une chose et son contraire », explique un manifestant au micro de POLITICO.CD.

Même son de cloche du côté de ceux qui ont dénoncé Emmanuel Macron et sa visite en RDC. « Oser penser que la Russie serait meilleure partenaire que la France, par exemple, alors que les russes n’ont rien fait pour aider la RDC à lutter contre son agresseur dénote d’une naïveté ! Les dénonciations contre l’Occident ne sont pas une quête de nouveau maître! », ajoute Litsani Choukran dans un autre tweet.

Du côté du gouvernement congolais également, la visite du président français est attendue au tournant, mais elle n’est pas inscrite dans une rupture. « Nous voulons que la France clarifie sa position avec des mots clairs » et ensuite, « les autres questions pourront être abordées dans la plus grande sérénité », a ajouté Patrick Muyaya, en évoquant la forte délégation accompagnant le président français, qui comprend notamment « beaucoup d’entrepreneurs ».

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