Nous sommes à Sandton City, le vendredi 23 juillet 2017. Il est 15h30 , au cœur de Johannesburg, en Afrique du Sud. Dans ce décor à la fois luxueux et touristique, un homme se tient débout, juste en dessous de la célèbre statue de Nelson Mandela, héros national, démi-dieu et icône mondiale de lutte politique et civique.

Il fait pourtant froid, nous sommes en plein hiver. Lui, le député congolais Patrick Muyaya, semble ne pas être attaqué par le vent frisquet qui souffle. Sans doute, jouit-il de la force de l’âge. Il n’a pas de casquette, une veste cintrée, un pull et une chemise qui doivent sûrement coûter cher, cassés par un Jean « Casual » bleu foncé. Et comme on n’enlèvera jamais aux Congolais le goût vestimentaire, le député marche sur une paire de chaussures qui pourrait, visiblement, payer un loyer.

A 35 ans, Patrick Muyaya a accédé à l’Assemblée nationale depuis 2011. Il incarne donc la nouvelle force montante de la politique au Congo. Ça sera pour plus tard, la politique. Il m’attend, me fait signe de la main. Il m’a reconnu. Nous avons rendez-vous. Il séjournait au pays de Julius Malema dans le cadre d’une visite privée en ce temps de début de vacances parlementaires après la clôture de la session le 15 juin. Coïncidence peut-être, en même temps se tenaient à quelques kilomètres de là, à Pretoria, les travaux préparatoires de la grande Commission mixte Afrique du Sud- RDC. Joseph Kabila y était attendu le dimanche 25 juin pour la clôture des travaux aux côtés de Jacob Zuma dont on parle tant.

De sa main moite et froide qui me salue, le député est étrangement mon hôte. Après tout, c’est moi qui me suis blotti dans ce pays. «On est chez toi ici», me lance-t-il. Je l’invite alors au très huppé restaurant The Trump, à deux mètres de notre point de rencontre. Il y a un boucan à l’intérieur en ce début de week-end. Toutes ces cuillères dorées ont donc décidé de vociférer à ce point ? Me murmurais-je. Je lui propose alors de lever le camp. Car, nous sommes ici en fait, pour réaliser une interview. Parler de Kabila, du pays. Parler des 16 ans de règne du président congolais, allié politique du Palu, parti dont est issu le député Muyaya.

On longe aussi tôt les couloirs de ce Mall, centre commercial, où on se sent vite peu riche. On ne parle que peu. « Comment vont les choses ici », me lance-t-il par formalité. Je lui explique que ce pays est un paradis que j’aimerai calquer sur le Congo. «Il faudra que tu prennes le pouvoir», me répond-t-il. «C’est vous le politicien», je réplique. On ricane. Nous parcourons déjà le couloir luxueux qui mène vers le Convention Centre et l’hôtel Intercontinental. Hugo Boss, Gianni Versace et consorts se suivent le long de l’allée. Y compris leurs écharpes à 500 USD.

Deux minutes plus loin, un petit salon. L’odeur du luxe : petite table à café, certes élevée, entourée de trois chaises en cuir. Ça fera l’affaire. On s’installe, je commande un café. Le député prend de l’eau. Il est ni ne fume, ni ne boit lance-t-il en riant pour dire qu’il ne fume et ne bois pas d’alcool. Nous étions pressés d’en finir. Le bruit ambiant semble le déranger. « Ne vous inquiétez pas, l’interview sera écrite », je le rassure. J’enclenche l’enregistreur de mon téléphone, tout en lui demandant de faire la même avec ses Iphones – il en avait deux. « Je n’aime pas Android », dit-il. Il me connaît « Geek » en fait. En vérité, c’est depuis 4 ans que nous nous connaissons, dans cet environnement kinois si petit. De loin, il confie suivre le travail de très bonne qualité que nous faisons, nous, c’est POLITICO.CD. Journaliste, il n’en a perdu ni le goût,ni la passion. Il me confie même que c’est son meilleur boulot comparativement à la politique. Il a sûrement raison.

Ca tombe bien Honorable, nous voulons faire plus. Un magazine de standard international, et dont le premier numéro revient largement sur les 16 années du président Kabila au pouvoir. Je lui explique alors que son rôle à lui, c’est de se mettre dans la peau du Président.

En fait, comme Joseph Kabila, Patrick Muyaya a été élu député à 29 ans. Certes, il y a bien des bornes entre un Chef d’Etat et un parlementaire. On fera avec. Intéressé, il se livre. «D’abord je dirais bravo l’artiste », me lance-t-il, après avoir vu la couverture. «Vous avez commencé par dire : « l’artiste », je crois savoir que c’est ce qui sera à la une de votre magazine», ajoute-t-il, l’air déployé. On pouvait bien le voir plus à son aise, avec son front qui commence à se désolidariser de ses cheveux.

Pour lui, l’accession de Kabila au pouvoir, jusqu’à la crise politique actuelle qui frappe le pays, peut être divisée en quatre phases. «Je crois que du président Kabila, on peut tout dire. On peut en dire peu tout comme on peut en dire beaucoup. L’homme a fait l’essentiel de ce qui était attendu de lui. Je ne voudrais pas revenir sur les circonstances qui l’ont portées au pouvoir, mais il y est porté avec des objectifs immenses. Et, pour mieux apprécier son action à la tête du pays. Nous devons scinder son action en quatre phases», pose-t-il.

Il se lance : – La première phase est celle de 2001 à 2003, quand il arrive à la tête du pays, ce dernier est morcelé, fragilisé par les rébellions. Son père est assassiné. L’homme arrive au pouvoir, dans la douleur d’avoir perdu un père. Il prend la mission de pacifier un pays aussi grand que l’Europe de l’Est, et réussit.

2001 – 2003, le processus a été plutôt bien conduit. Et, paix à son âme, j’ai appris ce matin la mort de Ketumile Massire, ancien Président botswanais, facilitateur au Dialogue inter Congolais qui a joué un rôle majeur dans le cadre du processus de paix en RDC.

– La deuxième phase, celle qui court de 2003 à 2006: la transition. C’est aussi une phase très difficile. Puisqu’il fallait amener à Kinshasa, conciliés au sein d’un même gouvernement, ceux qui se sont tués par les armes. Il fallait faire revenir [Jean-Pierre] Bemba, [Azarias] Ruberwa, prendre en compte la composante Opposition politique dans sa diversité et sa complexité, la composante Société civile ; sans oublier les entités et autres mouvements rebelles qui avaient pris les armes.

Avec maestria, ou je dirais mieux avec le concours de tout le monde, puisque chacun des acteurs s’est engagé, s’est moderé, nous avons atterri aux élections en 2006. Ces dernières ont abouti à une reconnaissance populaire pour le Président, au regard des résultats obtenus. 44% au premier tour sur 33 candidats, ce qui n’est pas peu, par rapport à l’immensité du pays. Au second tour, avec le support apporté par le Palu [Parti Lumumbiste Unifié], le parti auquel j’ai adhéré plus tard, il a réussi à être élu.

– Ensuite ?
– De 2006 à 2011 [la troisième phase], l’homme devient différent. Ce n’est plus l’homme de 2001 qui venait pour être initié au pouvoir, faute de préparation. En 2006, il a acquis, au bout de cinq ans, une certaine légitimité, une certaine expertise et commence véritablement à se dévoiler. Après avoir obtenu le quitus des urnes, après avoir composé notamment avec le PALU, le président Kabila a pris, avec son gouvernement, un certain nombre de mesures.
à partir de 2006, puisque la crise politique a été résolue, nous devions commencer la marche vers la création de l’économie. Grâce au mariage avec le Palu, des efforts notables ont été faits, il y a eu le financement chinois, il y a eu l’atteinte du point d’achèvement. Le pays était mis sur orbite. La grosse difficulté que nous avions, ou que nous avions eue, arrive après les élections de 2011.

D’abord la suppression des deux tours, après une révision constitutionnelle. Peu importe les raisons, moi je crois que par rapport à la configuration politique de notre pays, un deuxième tour s’impose, pour donner de la légitimité qu’il faut au futur président. Les élections de 2011, étaient celles qu’elles ont été. Moi-même j’y étais candidat, et je crois que c’était un grand pari du point de vue organisationnel. Sans l’appui massif des bailleurs comme celles de 2006.
Au final, nous avons des institutions. Élu comme étant le plus jeune, le journaliste-politique devenu politique [il parle de lui-même] joue un rôle majeur aux côtés de Timothé Kombo de l’Udps. Une autre histoire dont on reparlera un jour.

La dernière phase?

– Et donc, En scrutant tout ceci, je considère plutôt que l’homme a donné son meilleur. Je me souviens de ma première rencontre avec lui en 2006 avec 4 journalistes bien triés pour son interview de deuxième tour électoral. L’homme que l’on rencontre ou plutôt le candidat vit mal la tournure de la campagne. Certains lui contestant la nationalité, «bateki mboka» accusation portée contre lui pour dire qu’il aurait bradé nos actifs miniers.

Il y a des résultats qui ont été engrangés et qui sont à mettre dans son actif. Mais la grosse difficulté que nous avons aujourd’hui c’est que la fin d’une chose vaut mieux que son commencement, et par rapport à cette fin, personne ne sait encore de quelle manière cela devrait arriver, on aurait voulu avoir des élections dans le délai, on ne les a pas. Il y a des incertitudes autour de la question… mais, je suis optimiste ou naïf, j’espère qu’il y aura une bonne fin.
Le serveur, très poli, nous interrompt un peu. « Que voulez-vous prendre ?». Le député sollicite le menu. En attendant, je lui demande si Kabila n’a-t-il pas été mal aidé par la classe politique!

Voici ce que je pense : car étant journaliste je connais, j’interagis, entretiens des relations avec la classe politique actuelle. JK [Joseph Kabila] ne se considère pas comme faisant partie de la classe politique. Il est plutôt cet acteur externe qui en donne le tempo: peu fanatique des agissements des politiciens congolais à la recherche effrénée du pouvoir ou de richesse ; préférant les allocutions médiatiques au pragmatisme des actions concrètes sur terrain. Présentement, l’opposition, orpheline de Tshisekedi, a été laminée au gré des concertations, dialogue UA, dialogue Cenco. Le Président sûrement doit bien rigoler en regardant le comportement de la classe politique, majorité et opposition confondue.

En rire, c’est ce que le député fait ce dernier temps: l’homme de la #ComédieCongolaise, hashtag qu’il a lancé sur twitter. «Mieux vaut en rire qu’en pleurer», dit-il souvent. En retournant sur notre sujet, le député affirme que le pouvoir n’a pas beaucoup aidé. Il poursuit!

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