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L’histoire est un étang à répétition. Brutus a débarqué du dos de Jules César, Mobutu est sorti des cuisses de Lumumba. Tout comme Macky Sall, au Sénégal, a escaladé l’arrière d’Abdoulaye Wade. En République démocratique du Congo, cette dame indomptable a, dans sa répétition, présenté Moïse Katumbi dans le rôle de Judas. D’abord avec l’ancien président Joseph Kabila, qui ira jusqu’à le qualifier ainsi. Ensuite, aujourd’hui avec l’actuel président Félix Tshisekedi, dans une moindre mesure certes.

En effet, alors que Joseph Kabila a longtemps paru n’avoir de Brutus que Vital Kamerhe, ancien bras droit et ancien président de l’Assemblée nationale, l’homme qui se targuera de l’avoir « fabriqué » et qui a fini par rejoindre son opposition, d’un village enfui au cœur de la région du Katanga, le Judas de Kabila a surgi. Il s’appelle Moïse Katumbi Chapwe.  En 2015, cet homme d’affaires, jadis lieutenant fidèle de l’ancien président, enfant chéri, gouverneur de la plus riche des provinces congolaises, se décide alors de « poignarder » Joseph Kabila dans le dos. Lui par contre, ne se réclame que d’une ambition légitime. Une lutte à mort va néanmoins suivre. Une boucherie. Joseph Kabila et son ancien protégé seront animés par une rancœur personnelle et dans cette lutte, le Congo entier découvrira alors l’usage du lobbying aux Etats-Unis.

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Le Judas de Joseph Kabila

Tenez : «L’argent ne fait pas de bonheur», disait un homme qui en manquait. Katumbi lui, veut avoir un résultat contraire. Si le monde entier connaît Silvio Berlusconi, autrefois surnommé «Il Cavaliere», homme politique controversé et homme d’affaires italien sulfureux, sans avoir les deux derniers qualificatifs péjoratifs, le richissime homme d’affaires congolais Moïse Katumbi arpente un chemin qui coïncide étrangement à celui de l’italien: la fin justifie les moyens. De ses origines italiennes – son père, Nissim Soriano, un juif originaire de l’île grecque de Rhodes, s’y est réfugié dans l’entre-deux-guerres pour fuir l’Italie fasciste de Benito Mussolini – Katumbi tire les traits du parcours de Berlusconi ailleurs.

D’abord une passion pour le football, où il a bâti son «Milan AC» d’Afrique, le TP Mazembe, pour en faire l’un des clubs phares du continent noir. Ensuite, la richesse. Oui, l’homme est riche. Très riche même. De ses affaires prospères en Zambie et en Afrique du Sud dans les années 1997, à son exil, accusé par Laurent-Désiré Kabila de soutenir, avec son frère Raphaël Katebe, les rebelles du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD), Katumbi a su adroitement revenir au pays, aidé par un certain Augustin Katumba Mwanke, pour devenir un précieux allié du président Joseph Kabila.

Débute alors une longue amitié. Pendant plus de dix ans, Katumbi dirige la plus riche province de la République démocratique du Congo. Le cuivre, principale richesse du pays et du Katanga, est au plus haut niveau de l’histoire. Notre gouverneur se construit alors un empire. Il gère la province, tout en ayant des activités commerciales dans les mines. Aucune loi n’interdit alors cette combinaison dangereuse au pays. Les affaires étaient si bonnes que le Gouverneur a vendu en 2007 Anvil Mining, de la mine de Kinsevere qui aurait appartenu à la Gécamines, acquise pour un million de dollars, à plus de soixante. Aucune accusation n’aboutira à quoi que ce soit.

Par ailleurs, contrairement à un pouvoir de Kabila pingre, Moïse Katumbi se construit tout aussi une popularité. Il redistribue «un peu» ses bénéfices. Ils aident les riverains. Se fait accompagner par des foules. Aidé par le TP Mazembe, il trône, si haut, sur Lubumbashi. Et puis, la province devient de plus en plus petite. L’homme veut plus. Ça tombe bien, Kabila est à la recherche d’un dauphin. «AKM [Augustin Katumba Mwanke] a beaucoup pesé dans la relation entre Kabila et Moïse [Katumbi]. A sa mort, le Président s’est rapproché de Katumbi, qui l’a beaucoup aidé à contrôler les finances et les deals dans le Katanga», confie un proche de Moïse Katumbi, qui a requis l’anonymat. Nous sommes alors en 2013, raconte notre source, un proche de l’ancien gouverneur. Le président Kabila sort des chaotiques élections en 2011, et ne peut plus se permettre de briguer un troisième mandat. «Je me souviens bien de la situation. A l’époque, le Président et Moïse étaient comme des frères. C’est de lui-même qu’est  venue l’idée. Moïse n’en voulait pas. Il ne voulait plus faire de la politique. Il voulait se concentrer sur les affaires et mieux organiser Mazembe», raconte ce député congolais.

Ces détails longs et ennuyeux datent d’une époque lointaine, au risque de vous perdre dans cette évocation qui concerne plutôt le futur. Toujours est-il qu’à la fin, Joseph Kabila décidera ne de pas désigner Moïse Katumbi comme successeur. Le 23 décembre 2014, en plein Lubumbashi, devant une marée humaine, Moïse Katumbi change de ton contre son allié de tous les jours: Joseph Kabila. L’histoire de trois penalties passe par là. Le monde retiendra que c’est ainsi que l’une des plus longues complicités politiques a pris fin en République démocratique du Congo.

Un allié matois

Félix Tshisekedi ne pourrait pas certes considérer Moïse Katumbi comme un « judas », à contrario de Joseph Kabila. Cependant, l’histoire semble se répéter. Ecarté de la présidentielle de 2018 et poussé en exil, l’ancien gouverneur du Katanga doit compter sur la bonne foi de son ami de longue date, Félix Tshisekedi, pour revenir au pays, étant même réhabilité dans ses affaires minières. Derrière, c’est surtout l’activisme américain qui fait croire aux deux qu’ils auraient des ambitions communes pour se défaire de Joseph Kabila. Mike Hammer, l’ancien ambassadeur américain en RDC  et son ami l’emberlificoteur Peter Pham, sont les deux qui monteront un tel plan saugrenu. Grosso-modo, convaincre Félix Tshisekedi que Moïse Katumbi ne serait pas une menace pour son pouvoir ; les pousser à s’allier.

Néanmoins, nul au Congo n’est convaincu d’une telle union. D’autant plus qu’elle fait intervenir d’autres variables toutes autant compliquées. D’abord l’alliance « Cap pour le Changement », ayant amené Tshisekedi au pouvoir, grâce au « sacrifice » d’un certain Vital Kamerhe. Puis, il faut y ajouter d’autres, comme des anciens Kabilistes, Modeste Bahati en tête, puis, pour finir, y dégager la matoiserie de Moïse Katumbi, qui ne cherche alors qu’une opportunité de retrouver son passeport congolais, comme billet d’entrée pour une élection présidentielle et devenir ainsi Chef d’Etat en 2023, à la place d’un Félix Tshisekedi qui rêve lui-même de demeurer président jusque 2028. Ce cocktail qui sent du souffre est nommé « Union Sacrée pour la Nation ».

Mais rapidement, Moïse Katumbi et Félix Tshisekedi vont se retrouver nez à nez. D’abord l’ancien président qui tente alors de s’accaparer les pleins pouvoirs pour se préparer à sa propre succession, ensuite, Moïse Katumbi qui rechine à prendre part au gouvernement dit des « Warriors », préférant ainsi y surveiller Tshisekedi par l’entremise de ses lieutenants, mais veiller surtout sur le processus électoral, notamment la désignation des membres de la Commission électorale, tout en tissant sa grande toile composée notamment d’un lobbying insolent à l’international et des alliés en interne aussi étranges que l’Eglise catholique en personne, par l’entremise de son archevêché de Kinshasa, et la Conférence des prêtres, connue comme la CENCO. Tous alors, forment ainsi l’arsenal fatal qui devrait tomber sur Tshisekedi, alors que les élections s’approchent.

S’il a su deviner les intentions de son « allié » au sein de l’Union Sacrée, Félix Tshisekedi n’a cependant pas pu s’y préparer au même titre que ce dernier pour y faire face. Le président, épuisé par l’exercice du pouvoir, s’y retrouve même piégé en perdant ses alliés, dont certains lui retourne  leurs vestes, tandis que d’autres tombent en disgrâce et se retrouve ainsi à Makala à tomber malade et à attendre leur probable évacuation.  Parmi eux certes, il y a notamment Vital Kamerhe, qui formait avec lui le fameux duo FATSHIVIT qui l’a amené au pouvoir. Et le temps que Tshisekedi se rende compte de ses propres erreurs, le voilà déjà faisant face à la menace.

Soudain, les premières proses d’une mélodie brutale sont entonnées par nul autre que le prompteur de Kashobwe. Olivier Kamitatu étale son verbe dans une diatribe sanglante contre Tshisekedi. Pour autant, il est porte-parole d’un homme qui serait toujours en alliance avec Tshisekedi. Simple partie visible de l’Iceberg. En coulisse, l’activisme international s’y met. La machine Katumbi démarre. On voit des hautes personnalités mondiales comme le Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, monter au créneau pour exiger le calendrier des élections dont il n’est même pas candidat. Néanmoins, une marionnette du célèbre spectacle du « Super Trio », les Congolais le voit ainsi gesticuler, promenant d’où venait réellement sa motivation.

La « FATSHIVIT » comme véritable antidote 

La panique gagne alors le camp de Tshisekedi. Patrick Muyaya, ministre de la Communication, doit déserter son front anti-Rwandais pour venir se frotter aux Katumbistes, sur les réseaux sociaux. Augustin Kabuya, surnommé « Augy La Gaffe » tient sa petite messe à Limete, mais il est autant esseulé qu’aphone. En réalité, comme Joseph Kabila, Félix Tshisekedi a été suavement mené en bateau par son ancien allié, qui se retrouve aujourd’hui « messie sauveur » des Congolais, face à un régime dont il a pourtant fait partie.

Certes les comparaisons s’arrêtent. Face à Joseph Kabila qui ne pouvait pas se présenter pour un autre mandat, Moïse Katumbi avait le soutien d’une ribambelle d’opposants politiques. Aujourd’hui, Félix Tshisekedi ne souffre pas du même déficit. C’est alors qu’il peut mieux cerner cette menace et y apporter réponses. Car, dans le fond, la vraie menace face à  Tshisekedi ne saurait être un homme seul. Au contraire. L’exercice du pouvoir est la véritable épée de Damoclès qui pend sur la tête du président congolais. Alors que les Congolais croulent sous des promesses irréalisées ou peu visibles, le premier danger pour le fils d’Etienne Tshisekedi n’est autre que le bilan du « peuple d’abord » qui manque tant à l’appel. Ainsi, redresser la tête, se remettre en question en mettant des vrais changements en place, pourront alors être des vrais solutions face à la menace Katumbi.

Pour se faire, la première étape consistera sans doute à démanteler cette union de façade sur laquelle repose un gouvernement des Warriors qui n’aura jamais été en guerre que contre un deuxième mandat de Tshisekedi. Un nouveau souffle s’imposer. Compter ses alliés, renforcer ses équipes et les mettre réellement à l’œuvre au service des Congolais serait déjà un bon début. 

Au Palais de la Nation, il se murmure que « FATSHI » y a déjà pensé. D’où l’idée d’avoir été jusqu’à la Prison centrale de Makala pour y chercher son « Ibenge ». L’autre partie de soi-même. Vital Kamerhe pourrait aider à la reconstitution de FATSHIVIT, le fameux duo qui avait tant convaincu les Congolais que Joseph Kabila, qui reste tout autant un acteur majeur du jeu politique actuel. Vital Kamerhe devrait être l’allié idéal pour conduire un vrai gouvernement de combat. Celui qui ira chercher le vrai bilan tant attendu. Il devrait cependant renoncer à toute ambition qui fait tant peur à Tshisekedi, qu’à sa famille politique. Aussi, il faudra alors s’assumer. Puisqu’une fois que l’union serait démantelée, l’armada Katumbi pourra alors leur tomber dessus.

Mais, rappelez-vous, un seul homme ne peut être à lui seul un problème pour un pouvoir sortant qui peut encore faire rêver les congolais et se maintenir. Toutefois, au risque de paraître prétentieux, nous oublions ici, à travers ces quelques lignes, l’idée d’une vraie de l’existence d’autres facteurs qui pourraient tous aussi faire naître d’autres challengers incarnant la vraie surprise de ce processus électoral désormais redouté. Il y a également la possibilité que la tenue de ces élections et leur transparence soient le vrai enjeu qui attend le Congo. Il y a aussi Paul Kagame, dont les liens avec certains au pays ne sont plus à démontrer et qui risquent de perturber amplement l’avenir de Félix Tshisekedi. Néanmoins, le Fondé ne s’adressait qu’au futur d’un pouvoir, et à sa capacité à se maintenir, qui passe désormais par le courage de s’assumer et sa clairvoyance à se réconcilier avec ses véritables dépositaires. Sinon, Dieu seul sait que la prochaine prestation de serment se fera en italien dans ce pays. Monoko na nga Nganga.  

Litsani Choukran,
Le Fondé.

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