RDC: Laura, « Je ne suis pas une prostituée, mais…»

Au centre-ville de Kinshasa, l’histoire de Laura, une « parisienne » qui vit entre « prostitution » et quête d’argent pour subvenir aux besoins de son petit garçon. Le dernier acte d’une longue enquête aux cœurs des nuits torrides dans la capitale congolaise.

Kinshasa est une mégapole. Personne n’a réellement pu compter ses habitants. Beaucoup les estiment à douze millions. Mais la ville, à l’image de son pays, est globalement conservatrice. Il n’existe, dans la capitale congolaise, pas même un seul bar à striptease qui s’assume ! Le marché de sexe, interdit par les lois, reste une réalité qui témoigne la contradiction entre l’idée conservatrice qui a vu ce pays naître de la douloureuse colonisation belge, et l’évangile catholique qui a dressé une société qui prétend ne pas « pervertir » ses mœurs. Aussi, dans ce long dossier, il est certes réel que la prostitution pourrait être acceptée que comme réalité financière. Mais ses pratiques, surtout dans le domaine des libertés sexuelles, font honte à Kinshasa, une ville qui conçoit les relations entre un homme et une femme, à l’image du siècle dernier. 

La prostitution est pointée du doigt. Les femmes qui adorent la boisson, qui fument, qui se font de tatouages, sont toutes de prostituées. En tout cas, dans l’entendement des gardiens des mœurs congolais, qui n’ont pas souvent tort. La majorité des Tippo tip et filles rencontrés dans ce monde sans foi ont ces éléments en commun. Mais le stéréotypes sont également accompagnés de leurs faussetés. D’autant plus que la prostitution ne se définit pas seulement telle que Molière le voudrait. Laura en sera la parfaite incarnation. J’ai rendez-vous avec elle au Keyser Café, un des endroits préférés de la classe supérieure kinoise. 

Une parisienne à Kinshasa

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Au centre-ville donc, les bruits créés par l’immense chantier de saut-de-mouton à « Socimat » rythment les embouteillages immenses qu’il engendre.  « Faits vite s’il te plaît, je suis avec le petit, je veux partir », me dit-elle par message. « Je te vois, tu peux traverser », je lui réplique. Elle s’embarque devant. « Aide-moi à déposer le petit chez ma mère et on pourra ensuite aller ».  Ma Parisienne porte bien sa qualité. Elle est bien soyeuse, de belle taille. Une peau noire à l’ébène, et un français vraiment impeccable. Son charme, tel celui d’Esméralda, peut vous faire sentir l’enfer s’ouvrir sous vos pieds. Mais il nous sera impossible de nous rendre à Kintambo à cette heure de la journée. Il était 16h30, le vendredi 7 août à Kinshasa et tous les riches de Ngaliema étaient pressés de quitter Gombe. Le conducteur kinois n’ayant jamais la conduite en place, les voix opposées et les véhicules qui s’y coincent démontrent la réalité de l’incivisme Kinois. 

Laura accepte que l’on dépose le petit [ son fils] à l’Hôtel du Fleuve, situé à 2km de là, dans un sens dégagé, auprès de « sa sœur ».  « On va où après ? », me demande mon invitée. « Là où tu voudras ». Le Boulevard du 30 juin c’est l’équivalent des Champ Élysées parisiens. Et la grande dame veut de la hauteur. Ça tombe bien, Kinshasa est en boom immobilier. Le long de son artère principale, des immeubles naissent à foison, le plus souvent construits par un « libanais », la référence à toute personne qui ressemble à un arabe à Kinshasa. En réalité, des alimentations, en passant par les boutiques de téléphonie et même des simples restaurants, la communauté libano-arabe prend pied dans la capitale. Des capitaux souvent intraçables dessinent maintenant des immeubles et des immenses constructions où, bien souvent, un dignitaire congolais se cachent derrière. Mais il faudra sans doute une entre enquête. 

Nous avons choisi le « K-Lounge », un espace où même le drapeau du Liban flotte, en plein Kinshasa. On s’installe au 4ème étage. Un balcon beaucoup plus calme. Mais l’entrée est une véritable épreuve de feu. Alors que 19h arrive, des dizaines de personnes ont déjà hâte de commencer leur week-end.  Et Laura, la célèbre parisienne, connais simplement la moitié de la salle. Tel un ballon de Basketball, elle est interceptée tous les deux mètres, à coup de bisous et salutations, souvent insinuées. Petit malaise, mais tout va bien. Je porte fièrement ma bague de marié. Et Laura n’a rien. Alors la divagation est laissée à ces regards insistants qui se questionnent. 

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« Ça va », me demande Laura, à peine qu’on vient de s’installer. « Oui, alors dis-moi », me lance-t-elle. « Te dire ? » Me voilà perdu. Laura, c’est une autre histoire. Il y a deux semaines, je la croise toujours au fameux Kin-Plazza, ensevelie dans les bras d’une de mes « pires vieux », des hommes qui ont acquis la barbe blanche avant nous, la richesse et la sagesse qui devrait aller avec, et qui tiennent forcément une des portes du pouvoir. Laura me sera alors présentée comme « quelqu’un de mon domaine ». Mais de quel domaine parle-t-on. Je suis perdu. Alors je tends la main à la dame, qui me donne son bras : « Je suis Laura, consultante en communication ». Me voilà enchanté. La dame me passe son numéro. Et mon vieux me regarde assez sagement. L’affaire ne s’arrêtera pas là. Laura est en fait fichée ! Car John, mon Tippo tip préféré, l’a bien dans ses dossiers. « C’est une fille qui habite Paris et elle fait souvent Kin. D’ailleurs je l’ai passé à un de mes vieux la semaine écoulée », me confiera le jeune-homme quelques jours après. Me voilà stupéfait. De la consultance en communication à celle de la fouille corporelle, la distance ne saurait être aussi étroite. Le destin étant souvent imprévisible, me voilà croisant Laura deux semaines après, cette fois au Keyser Café, assise seule, au fond, s’acharnant sur son téléphone. Mais j’avais ma petite Jael à mes côtés. Les mouvements étant limités. Le temps de la déposer à la maison et revenir, nous voilà dans la scène du début, en train de dire à Laura que je suis en face de Kin Plazza, cherchant à déposer son fils au Fleuve Congo Hotel. 

Sur le toit de K-Lounge, la conversation se crispe. Laura me parait déjà trop savoir pourquoi elle est là. A son fameux « dis-moi », je lance : « comment se porte ton séjour kinois ? » Ce qui décrispe un peu la situation. Mais à la deuxième phrase, un vieux est derrière moi. « ça va Choukran ? » . Oui, je vais bien. Mieux d’ailleurs. J’ai même pris le temps, avant de rejoindre Laura, de m’éviter des complications, en avertissant mon « pire vieux », que j’allais me retrouver au mauvais endroit. Stupeur, mauvaise posture en face. La dame est gênée. Les bises passent rapidement. Mais l’air désabusée.  Le temps de feindre un appel, mon vieux a des choses à dire à « sa petite ». Je reviendrais 10 minutes après, et la situation a changé. Laura reprenant son sourire. Au bout de cinq autres minutes, mon « pire vieux » s’en va, mais laisse Laura. « Vous-vous connaissez d’où avec Richard* ? », me demande la dame.  « C’est un homme qui m’apprend la vie », je réponds. « Alors c’est pour cela que tu lui as dit que tu étais avec moi ?» « Oui », je réponds encore. « Tu viens de me faire rater 5000 Dollars.» Laura ne rit pas. Et me voilà hébété. « Et donc, quels 5000 USD ? » Ma question faire rire Laura, qui ne répond pas. J’aurais dû comprendre. Mais il faut bien briser une glace et John débarque – J’avais tout prévu. Le Tippo tip vient me saluer, au risque de faire plonger Laura dans le coma. 

« Tu connais John ? » bien sûr que oui. « Et bien ». Oui, et bien, l’affaire est révolue. Si les chats sont tous gris la nuit, le jour est arrivé autour de cette table et Laura comprit que j’avais toutes les cartes. « Donc tu sais tout !» Savoir quoi ? Que Laura est trop belle. Mère célibataire, elle sort d’abord d’un destin des dieux : orpheline de père et de mère à peine âgée de trois mois, elle est recueillie dans un orphelinat à Kisangani. 

Une orphéline qui veut réussir

Le tatouage de Sandra, qui a inspiré le titre de notre enquête

Nous sommes en 1989.  Elle a 3 ans. Et est offerte en adoption à un couple belge, qui repart avec elle à Bruxelles. Mais dans la capitale belge, en tout cas d’après ses propres dires, son histoire défie le cinéma. Les deux parents adoptifs meurent dans un accident de voiture. Elle est élevée par la mère de son père adoptif, étudie et termine avec un BTS en Communication. Un distributeur de grossesses lui rodait autour, lui fait un petit garçon, suivi d’une histoire que toutes les mères célibataires vivant cette fois en France devraient connaître. 

Laura n’est pas du genre à baisser les bras. En 2015, alors que son petit garçon a deux ans, elle part à la trace de ses origines. Kinshasa d’abord, où elle y trouve des membres de sa famille élargie, puis Kisangani. Entre les deux, puis à Paris, elle établit un corridor, et se lance dans ses affaires.

Elle importe, dit-elle, des pneus d’occasion. « Mais alors, que fais-tu dans ce monde ? »  « Quel monde ? », réplique-t-elle. Nous voilà dans la confusion. Laura ne ferait donc partie d’aucun monde. « Quand je viens ici [à Kinshasa], c’est pour mes affaires. Et je n’ai pas de temps à perdre. Alors si un homme m’aborde, vaut mieux parler argent, plutôt de perdre le temps avec des phrases inutiles », explique-t-elle. 

Avec mon « pire vieux », Laura admet être en « relation d’affaires avec un ami », qui aurait toutefois l’âge de son grand-parent. Mais la dame assume, s’assume même. «Richard* m’aide dans une relation d’affaires. Et s’il veut coucher avec moi, il sait que ça ne sera pas gratuit », explique-t-elle, avant d’ajouter : « Je préfère ce genre de vieux, responsables, et qui savent ce qu’ils veulent, au lieu de coucher avec un jeune homme qui ne sera même pas capable de payer des Pampers », dit-elle.

 Et Laura explique qu’elle n’a pas cette attitude seulement vis-à-vis des « vieux ». « Dans toutes mes relations avec les hommes, soit du m’apportes quelque chose, soit-on ne fait rien. Je ne veux pas perdre mon temps », dit-elle. Ces propos de Laura sonnent comme une révolte, celle d’une âme abusée. L’histoire du père de son fils ne passe pas loin. Mais si son histoire à elle reste particulière, beaucoup, dans sa génération, ont la même mentalité. Et bien que nous soyons bien en face d’un échange de procédés, et donc susceptible d’être qualifié de prostitution, Laura n’est pas de cet avis. « Pour être une prostituée, il faut d’abord aller à la rencontre des hommes, seulement pour coucher avec. Ce qui n’est pas mon cas. Je parle seulement des hommes qui viennent eux-mêmes vers moi. Ils me suivent, soit pour mon physique ou pour leurs raisons à eux. Et moi, de mon côté, je sais aussi ce que je cherche », argument-elle. 

La perte de limite. La prostitution n’est plus ce qu’elle était. Elle a muri, devenant un autre personnage. Les mœurs, quant à elles, ne trouvent plus aucun sens. Dans une société qui est appelée sans cesse à revoir ses jugements sur la sexualité ou les libertés, une société dans laquelle on apprend que les hommes pouvaient bien coucher entre eux et n’avoir aucune homophobie tolérable, que reste-t-il d’immuable ? Si les mentalités doivent évoluer sur la prostitution, d’autant plus qu’il s’agit de deux adultes qui s’assument et pratiquent le coite loin de tout regard, pourquoi ne pas la tolérer et admettre, à l’image de l’homosexualité, que l’on s’est trompée ?

Un passage qui risque de choquer plus d’un à Kinshasa, une ville qui chasse encore ses homosexuels. Mais la question des libertés sexuelles arrive bientôt sur le ciel kinois, déjà assaillis par des scandales à sextape et des révélations de tout genre. Le fait est que cette société a longtemps fait semblant, préférant se cacher derrière des illusions. Elle commence avec des jeunes filles de 13 ans mettant au monde, dans les années 1930 et 1980, pour finir, aujourd’hui, par avoir honte de parler sexualité à ses mineurs. De jeunes filles et jeunes hommes à qui leurs familles respectives refusent tout débat sur la sexualité, sont plongés dans le bain, rien que munis de leur curiosité, et se lancent dans des expériences souvent fatales. Car ici, si le jeune homme peut bien survivre à une grossesse précoce, ne la portant jamais, c’est la jeune fille qui en est l’ultime sacrifice : elle quitte l’école, elle est pointée du doigt et doit apprendre à grandir à une vitesse imposée par le futur né, sous un regard jugeur et moqueur des siens. 

Un ministre de la jeunesse en émoi

Billy Kambale, alors ministre de la Jeunesse. Kinshasa 2020.

A l’Immeuble Royal, dans le centre-ville de Kinshasa, l’échos de nos enquêtes et de cette réalité qui menace la jeune fille congolaise, est arrivé aux oreilles de Billy Kambale. Le nouveau Ministre de la jeunesse a le mérite d’avoir une histoire digne d’un combattant et comprend mieux le sujet, mais également les difficultés de la jeunesse du pays. 

« Je viens loin. Mais je me suis battu. Je ne me suis pas laisser faire. J’allais acheter le [Makala] à l’intérieur pour venir le vendre dans la capitale et me faire un peu de sous. Et donc, j’encourage nos jeunes à se battre », dit-il.  Le ministre accepte de nous accorder une longue interview autour notamment des révélations de cette enquête. Le numéro 1 de la jeune appelle d’ailleurs à la mise en place d’une « Task force » pour, dit-il, traquer les fameux réseaux de Tippo tip, qui pervertissent la jeunesse congolaise. 

Nul ne bouclera une enquête qui n’a ni début, ni fin. Un phénomène social. Entre un choix assumé, et une difficulté impuissamment vécue, la réalité des relations sexuelles contre l’argent devient complexe à Kinshasa. Mais elle a toujours été. Dans une société où la femme a été formée pour rester à la maison et attendre tout d’un homme, le départ contenait tous les ingrédients pour aboutir à une ville où des hommes auraient l’argent d’un côté, les femmes n’auraient que leur physique de l’autre. Mais ceci n’est pas congolais. Le « Michetonneuses » parisiennes ne sont pas de Kinshasa. La spécificité kinoise est sans doute dans le déni. Une société qui longe les murs du Kin Plazza, ceux des boites de nuit, qui voit tout se passer, mais qui fait semblant. Tant que mes filles sont à la maison, tant que je ne suis pas pris, alors ça n’existe pas. Nous voilà dans un monde où les réalités sont connues, avec leurs dérives, mais où rien n’est fait. Les fameux « coup de poing » ant-Udjana n’étaient donc que de coups de publicité des dirigeants en quête de visibilité. Ils n’auront rien régler.

 Car le problème ensoi, reste aussi à définir. Est-ce la prostitution ? La dépravation ? Ou autre chose. Quand, comment et où faut-il combattre quoi ? Des questions à millions de dollars. Elles nécessitent néanmoins, à la lumière de ce dossier, qu’une partie de la classe sociale et politique se mette autour d’une table pour en discuter. Car, au-delà des inconnus et des querelles, il est bien clair qu’il y a véritablement un problème. Un malaise. Ce monde où des femmes ne parlent plus d’amour, où elles prennent leurs corps comme de la marchandise, où les uns vendent les autres, est tout sauf normal. Que dieu pardonne nos péchés !

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