RDC: Enquête au coeur d’une soirée « naturaliste » à Kinshasa

En plein centre-ville de Kinshasa, des jeunes dames organisent une « soirée naturalistes », un événement où le sexe et l’alcool sont promis aux participants, dans un pays réputé pour son conservatisme. Un enquêteur de POLITICO.CD a infiltré l’événement. Récit exclusif d’une nuit aux pratiques complètement insoupçonnées.

L’avenue Nyembo, dans la commune de la Gombe, vers le Rond-Point Sergent Moke, appelé communément « Rond-point Socimat », ressemble à un monde apocalyptique la nuit. Il fait sombre, la rue est à peine éclairée par les lumières qui s’échappent d’immenses maisons qui nous regardent rouler. Nous sommes à la recherche du numéro cadastral XYZ (changé). Mais le cadastre kinois n’est pas le plus ordonné. Tenez, le numéro 6 est suivi du 19b. Un peu plus loin, un Rond-point nous attire, ou plutôt les voitures garées tout autour. Selon les coordonnées qui nous ont été envoyées, c’est la référence parfaite. « Y’a-t-il une fête ici ? », j’interroge le gardien qui me répond par l’affirmatif. Ça y est, c’est ici.  Un portail coulissant, qui cache derrière elle un immense complexe d’appartements, situés de part et d’autre d’une ruelles. Une piscine et une paillote sont au bout. 

La maison du plaisir

 A droite, au fond, « Maman Présidente » me fait signe. « Salut mon chéri, je t’attendais », dit-elle. Elle porte une robe noire, qui fait compétition avec une chemise. Visiblement rien en dessous. L’embrassade est gênante, la couche épaisse du fond de teint, ainsi que son odeur combinée à celui du parfum trop forcé provoquent une répulsion justifiable. Mais le semblant est obligatoire. Nous sommes à la maison du plaisir. Alors, évidemment, il nous faut bien une explication. Retenons que les réseaux sociaux congolais sont en furie. Comme des gamins qui découvrent des gadgets, les Congolais foncent vers ces outils, hébétés par le pouvoir de diffusion qu’offrent les Facebook, WhatsApp et consorts. 

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Chacun, dans ses besoins, en déguste. C’est ainsi qu’un bon matin, les abonnés des groupes de discussions ont vu surgir une affiche étrange, annonçant, non sans rire, une soirée, dont le thème est : « naturalisme ». « Au programme : striptease, jeux de la bouteille, et si possible partouze et orgie », promet l’affiche de l’événement, présenté par une certaine « Présidente Djinoo », d’un groupe de messagerie WhatsApp dénommé : « La vie est belle ». 

Bien sûr, les fautes d’orthographe, ainsi que la qualité de l’affiche laissent à désirer. Très vite, l’initiative est tournée en dérision. Les réseaux sociaux congolais en ricanent et se relaient néanmoins cette « blague », qui illustrerait néanmoins une société en dépravation. Mais sur l’affiche, des numéros de téléphones y sont marqués. Pour participer à la soirée, il suffira alors de payer 20 Dollars américains, par « Mobile money ».  « Bonjour, oui, je vous confirme que la soirée est réelle », explique une dame, jointe au téléphone.  Celle-ci affirme être la fameuse présidente « Djinoo ». « Il s’agit d’une soirée d’anniversaire de notre groupe WhatsApp, mais nous prévoyons de nous amuser. Il y aura de la boisson, de la bouffe et du sexe », insiste-t-elle. 

« La présidente » envoie aussitôt un lien, qui permet d’intégrer le groupe. Une fois à l’intérieur, autour de 200 personnes y sont. De Kinshasa, de l’intérieur de la RDC, mais également de l’étranger. Il y a des Congolais, mais également des ivoiriens basés à Kinshasa, et toute sorte de personnages. Un groupe déjanté, où on s’échange, à longueur de journées, des vidéos pornographiques et on n’hésite pas à se rentrer dedans. Mais le fameux samedi 09 août arrive. « L’Assistant » de la Présidente, un certain Patrick, interpelle le groupe à travers des messages vocaux. « Les amis, il faut contribuer. L’événement approche. Il faut envoyer vos 20 USD pour nous permettre de tout mettre en place. Nous manquons du temps », dit-il, avant d’être complété par la leader du groupe : « Oui, nous n’avons plus de temps les amis. Ceux qui ne vont pas payer seront retirés du groupe. C’est une soirée où nous allons nous faire plaisir. Il y a du sexe. Le paiement est dérisoire. L’argent n’est pas important, c’est juste pour nous permettre d’avoir de quoi boire et bouffer », explique-t-elle.  

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Comment résister à ceci ? Le fameux samedi arrive enfin, et nous voilà à l’endroit secrètement indiqué et face à Mme la Présidente, qui nous invite aussitôt à s’engouffrer dans son appartement. Il est 21h30. Une vingtaine des regards s’acharnent sur nous dès l’entrée. L’appartement donne sur un salon d’une trentaine de mètres carrés. La déco vire vers le jeune et rouge, avec des meubles en style Louis IV. Deux tableaux tristes sont collés de chaque côté des deux murs qui délimitent cette salle où les invités s’entremêlent : quelques filles d’un côté, autour d’une table où des bouteilles de bière s’étalent tels des cadavres des soldats sur un champ de bataille. Une bande à six filles extravagantes : le tatouage est roi, forcé aux piercings. Molière n’a jamais connu leur monde. Ou presque. Quand elles forcent. 

En face d’elle, une dame est assise sur les genoux d’un jeune homme que seul la pesanteur maintien au sol : ses yeux sont déjà en voyage, entrainés sans doute par la bouteille d’alcool qui se tient à moitié vide à côté d’un verre qui titube sur sa main.  A l’entrée où je me trouve toujours, un buffet est placé à ma gauche, un escalier étroit à ma droite. « Les chambres sont au-dessus. Il y a environs 4 chambres. Donc ceux qui veulent les utiliser, peuvent monter. Et les filles sont là », explique la présidente, qui se croit sensuelle, en pointant à la direction de la bande à six.

Prostitution sur-mesure

 L’ambiance y est glauque, loin de la soirée « naturaliste » promise. En fait, nous ne sommes même pas dans une fameuse « orgie », où peut-être sa dérivée congolaise. Car après quelques minutes au milieu de ce monde étrange, on se rend bien compte de la situation. Avant de comprendre, Pauline me fait signe de la main, me montrant une étroite place à ses côtés. Ça y est, je suis choisi.

« Comment ça se passe ici », je tente de lui chuchoter à l’oreille, car entre-temps, Fally Ipupa ne cesse pas d’insister sur sa belle voix, au point de créer un véritable boucan. Mais cette assistance en est ivre. Elle carbure déjà à fond. « Nous sommes là, on s’amuse, on mange et on boit. A toi de parler », me répond-t-elle. Rodé de ce monde depuis le début de nos aventures avec John et Sandra, j’ai rapidement capté le code. 

Il faudra compter 34 personnes dans cet appartement où rares sont sobres. Ni Mme la Présidente d’ailleurs, car lorsqu’une des célèbres chansons du Congolais appelé « Robinho » est entonnée, elle saute d’hystérie, malmenant sa robe qui manquait déjà du tissu, au point de déballer toute son intimité. Insouciante, elle voit même la salle l’acclamer. « Elle met le feu », lance un jeune homme de l’autre côté. « Longola, longola, longola », crient les autres. Je regarde Pauline, qui me regarde :

–      Tu dis quoi ? me demande-t-elle

–      A toi de me dire, je lui réponds

–      Si tu veux, on peut monter au-dessus (non au ciel, mais vers les chambres)

–      Ah oui, et il faudra 

          quoi pour ça ?

–      Toi tu as combien ?

–      J’ai déjà payé

–      Ça c’était le droit d’entrer seulement

–      Et donc il faut encore payer ici ?

–      Bien sûr, une femme ne coûte pas 20 USD 

 Le rire en sanglot me sortira de ce piège qui se renferme. Le topo étant simple. Les filles ici sont des professionnelles. D’autres sont des « amies » de Mme la Présidente, venues « participer » à la fête. Et donc, les curieux qui ont rejoint l’aventure comme moi, pourront se servir auprès des professionnelles, à condition de payer, un minimum de 50 dollars.  Et s’il faut un peu plus de motivation, le marchandage se fait à coup d’allusions, des pas de danses osées, et même d’une projection pornographique, via un téléviseur qui a échappé au siècle précédent. Bref, c’est un marché en temps réel. Et Pauline ne s’en cache pas. « Tu ne savais pas ? », s’étonne-t-elle même en me demandant. Mais non, Mme la Présidente a bien caché son jeu. La soirée sera dès lors monotone, une heure suffira pour me faire passer pour un client incapable de consommer, puisqu’appeler d’urgence à son travail.

Mais le groupe de messagerie « La vie est belle » existe bel et bien au-delà d’une soirée de marchandage de sexe, qui est loin d’être unique. Des vidéos fusent et témoignent d’autres initiatives, souvent bien loin même de Kinshasa. Dans l’une d’elles, postées dans le groupe, on peut voir trois jeunes filles à peine âgées faire la promotion de leur soirée à elle. « Venez nous suivre à Kimpese. Nous allons vous donner les plaisir », explique une des trois jeunes filles, très jeunes, que l’on peut voir sur une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux. 

Elles sont à trois, à moitié vêtues et font la « publicité » d’une autre soirée de ce genre. Il s’agit d’une autre reconversion du marché de sexe kinois en ligne. Mme la Présidente l’admet finalement lorsque je lui pose la question avant de partir. « J’organise des soirées beaucoup meilleures que celles-ci, même avec des autorités », confie-t-elle. Elle se présente comme une « professionnelle » du milieu, une autre Tippo tip. 

Certes les membres de « La vie est belle » s’assument, alors que Kinshasa a pourtant honte de cette réalité. Quiconque tombe sur les révélations de cette enquête a l’air choqué, avant d’admettre que ces réalités existent déjà. « Ce sont des choses qu’on entend, mais le plus incroyable, c’est d’apprendre que c’est si organisé et que ça se passe autour de nous.  N’importe qui peut être dans ce domaine et on ne le saura pas », s’étonne mon ami Éric, qui m’a accompagné à cette soirée naturaliste. 

Dans cette enquête « Que Dieu pardonne nos péchés »:

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