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Il est temps que Congolais et Belges réparent la RDC

Le Congo belge, devenu Congo démocratique, 60 ans après une colonisation chaotique et une décolonisation revancharde, n’échappe pas aux stigmates des mains coupées : tantôt une classe politique encrassée dans la confusion, tantôt même une population qui ne s’est jamais remise des jougs du fouet colonial, de la dictature et des guerres. Le Congo est très malade. Malade d’une histoire souvent méconnue, d’un conflit non réglé avec son ancienne puissance coloniale et d’un manque total de remise en question de part et d’autre.Il est pourtant temps de nous parler. Une refondation s’impose.

1932. À Bruxelles, le Sénat belge est interpellé par un de ses membres, le Prince Léopold. Celui-ci, qui revenait de la colonie du Congo, a des choses à dire ou, plutôt, des choses à y faire corriger. Il est aussitôt écouté. Celui qui deviendra plus tard le Roi Léopold III est chargé d’y retourner pour y mener une « étude sur le développement de l’agriculture et sur les moyens d’une restauration morale et matérielle de la population indigène » au Congo. Il embarque, dans un deuxième voyage, vers la colonie belge le 30 décembre 1932. Ce voyage doit être l’occasion d’observer et d’analyser la gestion coloniale sur place. À cette époque, le futur Roi aura le déclic, profondément désabusé par les pratiques coloniales autour, notamment de l’agriculture; mais également sur le place humain.

Léopold III, raconte Michel Dumoulin dans un livre biographique paru en 2001, y dénonce l’état dans lequel se trouve l’agriculture, « et beaucoup d’autres choses encore ». Il se dit « effrayé » et « perplexe sur les possibilités d’améliorer sensiblement cet état de choses avant pas mal d’années ». « Oserais-je dire que ceux qui ont jusqu’à présent exploité les richesses agricoles du Congo méritent le châtiment sévère qui les accable maintenant ? » interroge même Léopold III. Le futur monarque dénonce spécifiquement le fait que les autorités coloniales ne se bornent qu’à une exploitation commerciale, sans réellement chercher à améliorer l’alimentation des indigènes congolais, ni même chercher à produire d’autres produits agricoles.

« Personne ne sait où on [la Belgique] veut en venir. La plus grande indécision règne dans tous les domaines (…). J’exagère peut-être un peu. Il y a évidemment des exceptions. Mais, c’est une impression générale. On s’est. en effet, presque exclusivement borné à recueillir les produits tels que la nature les fournissait », fait savoir le jeune Prince dans une lettre adressée à son père et citée dans le livre de Michel Dumoulin.

Des fondations biaisées

De retour à Bruxelles, le futur Léopold III se donne une mission. Il tient un discours le 25 juillet 1933, devant le Sénat belge, qui restera dans les annales de l’histoire. Si, dans la foulée de ce discours, Léopold III prend, notamment la parole à Londres à l’African Society, le 17 novembre, afin d’y exposer ses conceptions en matière de protection de la nature, son rôle de catalyseur est illustré par la création, le 22 décembre 1933, de l’Institut national pour l’étude agronomique du Congo belge (INEAC) dont il est appelé à assurer la présidence. Toutefois, il ne l’exercera pas, car le décès accidentel de son père dans les rochers de Marcheles-Dames bouleverse tous les plans et tous les projets. Mais, à Yangambi, une cité, la plus atypique au Congo, va naître, incarnant le rêve même de ce jeune monarque.

Site de production d’huile de palme abandonné à Yangambi, RDC. Photo by Axel Fassio/CIFOR

En plein cœur du territoire d’Isangi, dans l’actuelle province de la Tshopo, cette contrée située dans le ventre d’une vaste réserve forestière, voit naître une station de recherches agronomiques de réputation mondiale. L’Institut voit tout en grand. Il succédait alors à la Régie des Plantations de la Colonie (Repco). Mais au contraire de cette dernière, il possédait un véritable rayonnement scientifique. L’INEAC reposait principalement sur un réseau de 36 stations de recherches agronomiques. Celles-ci étaient implantées dans les principales zones de culture et d’élevage, dispersées sur tout le territoire du Congo et du Ruanda-Urundi (les deux autres colonies belges).

Et donc, Yangambi abritait la station la plus importante. Au cœur de ses forêts congolaises, l’INEAC comprenait 21 divisions de recherche, à savoir : une division du palmier à huile, une division de l’hévéa, une division du caféier et du cacaoyer, une division des plantes vivrières, une division de botanique, une division de phytopathologie et d’entomologie agricole, une division de chimie agricole, une division forestière, une importante division d’agrologie (pédologie), une division de génétique, une division de climatologie, une division de physiologie végétale, une division de mécanique agricole et du génie rural, une division de zootechnie, une division d’hydrobiologie piscicole, une division de biométrie, une division de plantes économiques diverses, une division d’économie agricole, un bureau des engrais, un bureau des essais de phytotechnie générale et une bibliothèque scientifique. En Belgique, il y avait : un Bureau climatologique, un Bureau des introductions, la Flore du Congo belge, un Laboratoire des sols et une bibliothèque identique à celle de Yangambi.

En 1957, Léopold III revient au Congo, il est sur les pas de son rêve, aux côtés de son épouse. Après une nuit passée à Stanleyville, le couple royal se rend en voiture à Yangambi. Au passage, il visite le Centre expérimental de lutte contre la poliomyélite dirigée par le docteur Courtois. Le couple va y passer trois jours. « En 1957, l’ampleur des travaux de recherche du centre de Yangambi est reflétée par le nombre de ses divisions organiques (…). Tous ces secteurs suscitent l’intérêt du Roi qui se fait présenter les études en cours, visite les laboratoires, les plantations expérimentales, la réserve floristique intégrale, le jardin botanique », raconte Jacques Deschepper dans son livre « Congo 1957 – Un voyage du Roi Léopold III ». « Ce dernier avait été aménagé dans la nature selon des principes énoncés par le Roi lui-même lors de la Fondation de l’Institut. La Princesse, de son côté, consacre une partie de son séjour à Yangambi aux réalisations sociales: le Centre médical et social qui comporte des installations hospitalières, la maternité, l’école pour filles congolaises. Elle s’est particulièrement intéressée aux problèmes d’hygiène tropicale », ajoute-t-il.

Une colonisation et décolonisation fatales à l’Etat

À la fin de son périple, Léopold III doit suivre le cours du fleuve Congo pour regagner Kisangani. Il repart le cœur rempli de joie de voir son rêve tourner en plein régime. Mais, il ignore, cependant, que trois ans plus tard, le rêve de Yangambi connaîtra un tournant à l’accession du Congo belge à l’indépendance. C’est le début d’une longue et interminable descente aux enfers. Baudoin 1er, alors Prince, fera le même trajet un peu plus tôt. Yangambi restera longtemps un rêve majestueux belge, mais également, le symbole même de la colonisation du Congo.

Tenez, 60 ans plus tard, Yangambi, comme le Congo, a rejoint le livre de l’histoire et celui des monuments vétustes. Sur place, les traces d’une colonisation ratée et du rêve avorté de Léopold III sont encore palpables. L’Union Européenne tente même de réanimer le centre de recherches de l’INERA, qui n’aura pas survécu au temps. Des Guest house abandonnées, des maisons de luxe pour le personnel administratif et le corps professoral blafardes, ou encore des piscines et salle de cinéma à l’abandon au cœur de la jungle. Yangambi ressemble à un « Aftermath », où la nature tente de reprendre sauvagement place, face aux efforts des humains ; où les traces du passé glorieux jouxtent les maisons en terre cuite et une pauvreté insolente de ses habitants.

Un jeune homme à Yangambi, décembre 2019: il bénéficie d’un des nombreux programmes de l’Union Européenne et le Cifor tentant de préserver les ressources naturelles et offrir des moyens de substances aux autochtones.
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En effet, autour du rêve de Léopold III, près 200.000 âmes congolaises sont coincées. D’anciens travailleurs d’usines aux anciens personnels administratifs, ou même leurs descendants… Ces hommes et femmes deviennent originaires d’une cité incongrue, sans eau, ni électricité, mais surtout avec une réalité tangible : s’étant installés sur ces terres de Yangambi appartenant à l’Etat congolais, ils n’auraient alors ni le droit de posséder le sol, ni celui de l’utiliser à leur guise.

Conséquence logique de cette situation incongrue, aucune activité économique d’ampleur ne pourrait s’installer sur cette cité, où la fatalité n’est plus à démonter : une jeunesse qui contemple le fleuve Congo couler vers la capitale Kinshasa, plongeant dans ce qu’on appelle ici « la recharge des mégas [allusion faite aux megabytes, données mobiles] »; mais, c’est de l’alcool frelaté ou même de très basse qualité importé depuis Kisangani et consommé à outrance. Ils « rechargent », tels des téléphones, pour « naviguer », s’envoler, oublier une vie où l’avenir reste tant imprévisible que sombre comme les profondeurs de ce fleuve Congo qui les délimitent de la civilisation, telle une prison à ciel ouvert.60 ans après une indépendance incomprise, difficilement acquise et, certes mal gérée, à l’image de cette cité de Yangambi, il serait temps d’ouvrir le débat sur la qualité de la colonisation belge.

Les autorités congolaises n’ont pas, seules, tué le centre de Yangambi. Mobutu, en 1978, ira jusqu’à parachever le rêve de Léopold III en y déployant efforts et nouvelles structures. Mais, ce centre est surtout mort parce que mal pensé : il recevait toutes ses subventions de l’État seul. Son modèle économique restera à l’image de celui de la Colonisation elle-même. Nul, à travers le Congo et le monde, ne peut prétendre que la Colonisation du Congo était celle de la bonne civilisation, comme tentera de nous faire avaler le Roi Baudoin un certain 30 juin 1960.

Réparer ensemble le Congo

Mais, loin des considérations politiques, il serait temps d’analyser le modèle politique et économique ayant défini les contours et la fondation du Congo même, sur lesquelles six générations des politiques de tous les bords, l’ONU et le monde entier, se sont cassé les dents. L’homme politique congolais n’étant pas irréprochable, nous ne pouvons prétendre aisément que tous, y compris la communauté internationale, avons toujours manqué d’intelligence au Congo.

Et si le problème venait de la base même qui a conçu le Congo en tant qu’État ? Tenez. Lorsqu’il arrive à Yangambi, Léopold III dénonçait déjà, à son époque, une colonisation qui ne voyait aucunement le Congo comme une Nation, ni même une prolongation de la Belgique. Ce fut, alors, un réservoir des richesses tant pour la puissance coloniale, que pour le monde entier. À ce titre, comment voulez-vous réussir à transformer le Congo en une Nation, se basant sur cette fondation délibérément biaisée et totalement dénuée de sens, mise en place par l’autorité coloniale.

Chaque cité congolaise, chaque chemin de fer, chaque ressource n’a pas été développé par les Colons belges dans le but de créer des villes et une nation, mais plutôt des maillons d’une chaîne d’extraction des ressources pour être consommées et utilisées ailleurs qu’au Congo. La Constitution du Congo, à l’indépendance, en disait long. Un modèle calqué de la Belgique, sur un pays qui n’avait pas de Roi, mais deux chefs politiques ultra-nationalistes et fiers !

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De plus, que pouvait-on réellement attendre des jeunes colonisés Kasa-Vubu et Lumumba, à peine déclarés « évolués », si ce n’est de se comporter comme des colons qu’ils imitaient jadis ? Mobutu a vu le pouvoir du Colonisateur être transporté dans le Tshipoy. Pensions-nous réellement qu’il allait vouloir autre chose une fois, lui aussi, dans la même position ? L’être humain ne répète-t-il pas que ce qu’il voit faire ? Alors oui, ça serait une tentative de soustraire des Congolais défaillants de leurs responsabilités dans l’immense fiasco qu’est la RDC, aujourd’hui. Mais. que dire de la Belgique ? Le Congo peut-il soustraire la puissance colonisatrice de sa responsabilité de n’avoir jamais mis en place un système colonial capable d’aboutir à une vraie nation, ou même à une province belge digne de ce nom ?

Aujourd’hui, avec l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir et malgré des tensions politiques au pays, c’est de la Belgique qu’est venu un signal fort pour changer l’avenir. Le Roi Philippe a eu des mots courageux pour reconnaître le rôle destructeur de la colonisation belge au Congo. Et si personne, du côté des autorités congolaises, ne semble l’écouter, il serait temps que les intellectuels congolais se rapprochent de ceux de la Belgique pour réfléchir ensemble sur ce qui s’est réellement passé sur ce pays continent.

Revenir sur le point de départ de l’histoire, comprendre ce qui s’est réellement passé, pourrait nous aider à mieux saisir les enjeux du présent et à se projeter dans l’avenir. Le Congo, aussi longtemps qu’il sera un pays uni et indivisible, ne pourrait se soustraire à la Belgique. Cette nation doit, à chaque Belge, son existence et ses souffrances, certes. Nous sommes liés par le sang, l’histoire. Et, nous devrions nous regarder de nouveau pour régler notre dette coloniale et, enfin, nous projeter vers l’avenir. Tels les Etats-Unis qui regardent vers la Grande-Bretagne et se développent ensemble, les Belges et les Congolais devraient se regarder dans les yeux et entamer un processus de réconciliation obligatoire entre ces deux nations qui sont intimement liées.

Il est temps que Belges et Congolais réparent, ensemble, la RDC.

Litsani Choukran,
Fondateur de POLITICO.CD.

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1 COMMENTAIRE

  1. il est temps non seulement qu’ils se reparlent, mais que la Belgique indemnise la RDC via un plan marshall de reconstruction du pays qui passera par les infrastructures routières, ferroviaires, les écoles, les hôpitaux etc

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