Agènin, l’alcool traditionnel qui défie les brasseries à Kinshasa

A Kinshasa la capitale, l’alcool frelaté, la célèbre boisson « Agènin », jusque-là très puisée dans les milieux pauvres en République démocratique du Congo, fait son entrée dans des boites de nuit et lieux de luxe. Les jeunes la préfèrent à des boissons alcooliques « modernes », pour sa teneur en alcool très élevée. Mais elle n’est pas sans danger.

- Publicité-

Il est 22h00 à Kinshasa, mégapole et capitale de la République démocratique du Congo au cœur de l’Afrique. Un peu partout, dans des boites de nuit, des jeunes « hyper branchés » sont venus passer le week-end au centre-ville. Dans un  « Night-Club » le long du Boulevard du 30 juin, des jeunes gens consomment étrangement une boisson traditionnelle produite localement et très prisée par toutes les catégories sociales, à la place des boissons alcooliques les plus populaires et « modernes ». Il s’agit de « Agènin », un alcool traditionnel à très forte teneur, obtenu par la distillation du riz, auquel on associe du manioc et quelques ingrédients. Il est servi en petites doses, car il contient un taux anormalement élevé en alcool.

Venue du fin fond de la province de l’Equateur, on rencontre cette boisson actuellement dans tous les débits, les snack bars, les terrasses, les boites de nuit, etc. Et même lors des fêtes de mariage, d’anniversaire, etc. Prisé hier par les personnes de troisième âge, cet alcool a réussi à pénétrer toutes les couches sociales au point qu’il est devenu la bête noire des entreprises brassicoles qui produisent les bières locales notamment la Bralima et la Bracongo. À cause du prix élevé de leurs bières dont le coût varie entre 1,5 et 2$, la population pauvre dans sa majorité préfère se rabattre sur le Agènin dont le prix commence à partir de 100 Fc. Cette concurrence déloyale a amené les autorités congolaises à interdire la vente et le commerce de cette boisson.

Vente et consommation clandestine

Les deux entreprises brassicoles ont réuni leurs forces pour financer des opérations de la police, de l’OCC et des autres services pour arraisonner les quantités de litres de Agènin qui arrivent à Kinshasa, principal lieu de consommation. Les ports, parkings et gares sont devenus des endroits à surveiller par la police et les autres services pour arrêter les bidons de Agènin.  Mais ces opérations se font sans véritable succès du fait de la corruption et de la complicité de certaines autorités qui font main basse sur ce trafic que l’on dit très lucratif. Un bidon de 5 litres de Agènin peut rapporter jusqu’à 1000 fois son prix.

Devenu prohibé, cet alcool se vend de manière illicite de fois aux yeux et à la barbe des autorités. « Moi j’achète mes colis auprès des voyageurs venus de la région de l’Equateur spécialement des villages Agènin et Bosumanzi. Ces derniers détiennent les secrets de préparation les plus sophistiqués de cette boisson.  Dès qu’ils accostent aux ports qui longent le fleuve à Maluku notamment à Ngafura, je passe en sous-main de l’argent aux policiers et au chef d’antenne de l’ANR pour fermer les yeux. J’achète entre 200 et 400 Litres que je vais entreposer dans un dépôt clandestin à Mombele dans la commune de Limete où les détaillants viennent s’approvisionner chez moi, » explique un trafiquant de cette boisson locale alcoolisée à POLITICO.CD.

Très dangereux

Déjà, à l’époque de l’administration coloniale, les autorités belges avaient mené une lutte acharnée contre cet alcool traditionnel.  Sa consommation et sa préparation étaient prohibées par une loi spéciale au Congo-Belge pour des raisons de santé et économiques. Pour les colons belges,  la consommation abusive du « Agènin » rendait la population malade et inapte au travail. Plusieurs personnes interviewées reconnaissent les dégâts causés par cette boisson non dosée.

Le Docteur Oly Ilunga, ancien ministre congolais de la Santé,  cite notamment l’affaiblissement des yeux, l’inaptitude au travail, le vieillissement des cellules du corps, la gastrite, le cirrhose de foie, etc. Pour beaucoup d’autres, cette boisson alcoolique bien que nocive, fait partie de produit de nos terroirs d’où il faut modernisation son industrie afin de promouvoir la culture locale et le patrimoine congolais.

Notons qu’en Afrique et RDC, il existe une multitude des boissons locaux traditionnels. Il y a d’abord le « Tchapalo » ou encore « Dolo ». Il s’agit d’une boisson obtenue à partir de la fermentation du mil ou du Sorgho rouge germé, puis cuit à l’eau. Cette boisson alcoolisée est consommée au Mali, dans le nord de la Côte d’Ivoire, en Guinée, au Burkina Faso et dans bien d’autres pays de l’Afrique de l’Ouest. On retrouve également dans plusieurs autres pays de ce côté de l’Afrique, le Koutoukou, appelé « gbêlê » en Côte d’Ivoire, « akpeteshie » au Ghana et Sodabi au Bénin. C’est une eau artisanale obtenue grâce à la distillation de bourgeons de rônier, de palmier à huile ou de rafia.

En République Démocratique du Congo, on retrouve en dehors de Agènin, il y a plusieurs saveurs de ces boissons locales alcoolisées.  Citons notamment le Lotoko, boisson à très forte teneur d’alcool provenant de la distillation de grains de maïs fermenté, associé à du manioc et biens d’autres ingrédients qui font sa particularité. Il y a aussi le Tshintiampa que l’on retrouve aux Kasaï, le Lunguila et le Nsamba au Kongo-central, le Mandrakwa à l’Est du pays, etc.

Thierry Mfundu

- Publicité -

EN CONTINU

notre sélection