La vidéo de deux minutes a été diffusée sur plusieurs sites sécurisés et à travers les applications de messageries djihadistes. On y voit un homme tenant une mitrailleuse en mains, s’exprimant en arabe. Il est entouré par ceux qui semblent être de miliciens. Ils se revendiquent du groupe Madinat Tawhid wa-l-Muwahidin (MTM, la ville du monothéisme et des monothéistes), appelant “les musulmans à travers le monde à venir au Congo pour y effectuer une “hijrah” [Hégire].

Cependant, cette vidéo  laisse planer quelques doutes, malgré le fait qu’elle soit confirmée par SITE Intelligence Group, ou encore TRAC, deux institutions spécialisées dans la recherche sur le terrorisme. Pour Hakim Maludi, responsable du site Dunia Kongo Media, spécialisé dans les questions sécuritaires et celles qui touchent à la communauté musulmane dans l’Est de la République démocratique du Congo, il y a des éléments qui appellent à la prudence.

Des incohérences

J’ai vu et écouté la déclaration de ce combattant arabe. Dans l’appel qu’il lance, il invite les musulmans restés dans le dar al-kufr (les terres païennes/ non-musulmanes) à rejoindre “l’Afrique Centrale” (il ne cite pas nommément le Congo), qu’il qualifie de “terre d’islam et de combat”. En général, le discours des djihadistes est bien rodé, il est fait pour frapper les esprits. Ici, il paraît assez incohérent puisqu’il parle de “terre d’islam” pour un pays archi-dominé par le christianisme, et historiquement lié aux religions traditionnelles et aux croyances ancestrales“, dit-il.

En outre, la localisation exacte de l’organisation présentée dans cette vidéo reste également perplexe. “Si on devait parler de terre d’islam, on le ferait plutôt pour le Maniema, qui est historiquement la place-forte de l’islam au Congo. Toujours sur l’aspect de la localisation, le combattant qui s’exprime dit se trouver dans la “madinat at-tawhid” (la ville du monothéisme)“, ajoute-il.

Tout en reconnaissant des éléments plausibles à la présence d’une telle organisation dans la région, M. Maludi fait remarquer que la vidéo pourrait désigner l’ancien camp de Madina, position centrale des ADF jusqu’en 2014, et dont des rumeurs, “visiblement infondées,” disaient qu’elle avait été reprise par les rebelles suite à l’attaque du 8 au 9 octobre sur la route Mbau-Kamango.

À ce sujet, le combattant sur la vidéo ne fait aucune référence aux événements de la semaine dernière à Beni. On n’est même pas sûrs, vu que le document n’est pas daté, qu’il ne s’agisse pas d’une ancienne vidéo du temps où les ADF régnaient dans cette partie du territoire de Beni“, explique-t-il.

L’autre incohérence, déjà observée avec les ADF, c’est qu’en général, les djihadistes opèrent dans des zones où ils ont des revendications territoriales ou politiques claires, ou bien sur des territoires où ils cherchent à répondre à l’oppression subie par une minorité musulmane. Or, la RDC n’est pas la Birmanie. Dans le Nord-Kivu, comme partout au Congo, les communautés coexistent pacifiquement et le pouvoir ne cible ni n’oppresse absolument pas les musulmans“, ajoute-t-il.

Un califat en préparation?

Néanmoins, la thèse djihadiste est soutenue par d’autres sources indépendantes.  Dans une interview au magazine Geopolis sur France Info, le journaliste congolais Nicaise Kibel’bel, qui  y a mené une enquête, annonce un califat est en gestation dans cette province. Il règne dans ces contrées une barbarie exercée au nom de la charia, explique Nicaise Kibel’bel à Géopolis Afrique.

Le journaliste d’investigation congolais connaît bien le Nord-Kivu, où les islamistes ont élu domicile. Ils recrutent à tour de bras des jeunes au sein d’une population effrayée et abandonnée à elle-même face à une véritable entreprise criminelle, dénonce notre confrère.

«Cette entreprise a commencé par une campagne de séduction. Elle s’est d’abord installée dans la grande forêt du parc national des Virunga, dans la grande forêt du Mont Ruwenzori. Elle a pris contact avec les populations locales. Elle a épousé des Congolaises. Elle a organisé un petit commerce avec des jeunes gens. Elle a tissé des liens presque indéboulonnables avec la population avant qu’elle ne commence à poser ses actes

L’installation des islamistes a été facilitée par le chaos qui règne dans cette région de l’est de la RDC. C’est le ventre mou de la région des Grands lacs africains qui regroupe autour de la RDC, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, la Tanzanie et le Kenya, constate Nicaise Kibel’bel qui tire la sonnette d’alarme dans un livre publié aux éditions Scribes intitulé L’avènement du Djihad en RD-Congo, un terrorisme islamiste ADF mal connu.

«Moi je ne parle pas au conditionnel. Je parle au présent. Le terrorisme islamique fait déjà rage. Dans mon livre, nous donnons des témoignages des rescapés, des otages, des enfants, des femmes violées, des crânes fracassés.».

Des horreurs commises par des fanatiques musulmans issus de la secte pakistanaise Tabliq qui s’est installée d’abord en Tanzanie dans les années 1920. Comme l’indique l’auteur du livre, ils ont ensuite frappé en Ouganda à partir des années 1990 avant de se réfugier dans les montages du Ruwenzori, à l’est de la RDC, à partir de 1995.

«Effectivement, le terrorisme islamiste s’est installé dans le Kivu, notamment à Béni au Nord-Kivu par trois entrées. Vous avez Uvira qui est au Sud-Kivu à la frontière avec la Tanzanie; Béni, à la frontière avec l’Ouganda et l’Ituri au nord-est de la RDC. Ils ont bénéficié de la porosité des frontières et ont trouvé un terrain où les paysages leur sont favorables. Avec la forêt et ses ravins, avec ses falaises, ses grottes et tout ce que la nature peut donner dans la forêt impénétrable du Parc des Virunga. C’est là qu’ils ont installé leur base qu’ils appellent Medina.»

Un journaliste anglophone a confirmé à POLITICO.CD l’authenticité de la vidéo diffusée ci-haut. Pour lui, le groupe MTM est bel et bien affilié aux miliciens de l’Allied Democratic Forces (ADF). “Ils sont associés aux ADF depuis plusieurs années maintenant. Ils partagent même des camps [Makayoba camp 3], des mosquées, des hôpitaux...” explique-t-il.

Par ailleurs, en août 2016, après l’énième attaque attribuée aux rebelles  des Forces démocratiques alliées (ADF) près de Beni, causant plus de 35 morts, le gouvernement congolais affirme faire face à un groupe terroriste pratiquant du “Djihadisme international”.  Une affirmation remise en cause par l’opposition congolaise et l’opinion publique à travers les réseaux sociaux.

Dans son intervention sur POLITICO.CD, Lambert Mende, porte-parole du gouvernement congolais et ministre de la Communication et des médias, a insisté sur le fait que son pays affronte un groupe qui applique ce qu’il qualifie de  « Djihadisme international », et en appelle à la Communauté internationale d’intervenir.

Cette intervention de Lambert Mende a suscité un véritable tollé sur les réseaux sociaux et auprès des opposants congolais qui, pour eux, le gouvernement “cache ses faiblesses” derrière un groupe terroriste “imaginaire”. Martin Fayulu, président d’un parti politique de l’opposition parle de “crise artificielle”, alors que Moïse Katumbi, un autre opposant au gouvernement du président Joseph Kabila, parle de l’irresponsabilité du gouvernement” à “sécuriser les populations” civiles.

Des camps djihadistes pour enfants repérés en 2015

Pour autant, les massacres dans cette région meurtrie de l’Est de la République démocratique du Congo n’ont pas commencé aujourd’hui. Et, malgré le soutien de la plus importante mission de maintien de paix des Nations-Unies au monde (la MONUSCO), les assaillants à peine identifiés continuent de causer la terreur au sein des populations civiles.

Ni la présence du président Joseph Kabila, encore moins le déploiement massif des Forces armées congolaises et celles de la Monusco semblent venir à bout de ces force obscures. Pire, l’idée d’un groupe terroriste n’est pas née du gouvernement congolais. En juillet 2015, l’association AED (Aide à l’Eglise en Détresse), qui est une fondation internationale catholique de droit pontifical, qui aide les chrétiens menacés, persécutés, réfugiés ou dans le besoin; était la première à  évoquer cette hypothèse.

des-personnels-de-la-croix-rouge-pres-d-une-fosse-apres-le-massacre-de-22-personnes-par-des-rebelles-ougandais-le-20-octobre-2014-a-beni-dans-l-est-de-la-rdc_5166009En effet, Maria Lozano, vice-directrice des communications de l’AED, a révélé le 20 juillet  2015, la présence de trois camps situés sur les montagnes de Ruwenzori, regroupant 1 500 enfants âgés de neuf à quinze ans ; pour la plupart orphelins mais aussi des enfants attirés avec la promesse d’échapper à la pauvreté. Parmi ces enfants embrigadés : des garçons auraient été aperçus avec des tenues de camouflage, faisant des exercices militaires ; les filles quant à elles, qui ont l’obligation de porter la burqa, seraient préparées à se marier avec des combattants islamistes. Pire,  Maria Lozano déclarait que des fillettes seraient soumises à l’esclavage sexuel, des pratiques qui ne sont pas sans rappeler celles du groupe Islamiste radical opérant en Afrique de l’Ouest, le Boko Haram.

En outre, cette fondation basée en Allemagne, et qui a séjourné dans l’Est de la RDC, affirmait que la présence de fondamentalistes musulmans pakistanais, parmi les membres de l’Organisation des Nations Unies chargé de veiller à la Stabilisation de la République Démocratique du Congo (MONUSCO), laisse sous entendre leur complicité dans la présence soudaine de ces camps djihadistes dans un pays en majorité de chrétiens.  Ces membres de l’ONU seraient à l’initiative d’écoles coraniques et de chantiers de mosquées en cours de construction.

Le témoignage de la vice-directrice des communications de l’AED est disponible en intégralité sur le site de l’AED .

Toutefois, à ce jour, aucune autre source n’a pu confirmer ces allégations. En outre, la crise politique actuelle en République démocratique du Congo, couplée par la volonté, soupçonnée, du président Joseph Kabila de se maintenir au pouvoir au delà de son dernier mandat présidentiel qui s’achève en décembre prochain, jette un sérieux doute sur les affirmations des autorités congolaises.

Très franchement, je ne suis absolument pas spécialisé dans les questions de djihadisme, mais aujourd’hui, l’apparition d’un tel groupe dans le Nord-Kivu est assez déroutante. Est-ce vraiment une nouvelle rébellion ? Est-ce une ancienne vidéo exhumée aujourd’hui avec un but précis ?  Ce qui est triste, c’est qu’une fois de plus, c’est le Nord-Kivu qui est ciblé, une province au cœur de la théorie de “balkanisation” du Congo, avec la quarantaine de groupes armés qui y sévissent“, regrette pour sa part Hakim Maludi.

Il y a eu la semaine dernière le retour des présumés-ADF à Beni, avant cela, le Kasaï, et il y a quelques semaines, les Maï-Maï dans le Sud-Kivu et le Maniema. Sans être complotiste à outrance, dans le contexte politique actuel, voir ainsi les foyers d’insécurité s’enflammer les uns après les autres pose forcément question. Le djihadisme international, on a longtemps eu l’impression que certains voulaient se convaincre, et nous avec, de sa présence à l’Est du Congo“, ajoute-t-il.