Pour la première fois dans l’histoire de la RDC, un président sortant allait confié le pouvoir à un président entrant. Jeudi, au Palais de la nation, sous un soleil de plomb, dans un moment historique, Joseph Kabila a mis fin à ses 18 ans de règne en passant le flambeau à Félix Tshisekedi, alors que le Congo entier est resté hébété, partagé entre joie et scepticisme.

Partir sans partir

Les plus sceptiques ont raison. Comment est-ce possible que cet homme qui a dirigé ce pays continent pendant si longtemps, accepte de partir sans crainte de représailles. Qu’advient-ils de ses avoirs, de ses hommes, et de tout son système? Joseph Kabila a certes pris le temps de concevoir et mettre en place sa sortie. Depuis plusieurs jours, il a négocié avec le futur gagnant. Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe ont signé un accord de co-gouvernance de l’Etat.

Pour mettre en musique cet accord qui protège Kabila et tout son système, une majorité absolue (337/485 députés nationaux) est dégagée à l’Assemblée nationale. Visiblement, l’ancien président compte donc sur ses politiques pour garder la main, alors que Félix Tshisekedi sera à la présidence. En RDC, c’est le Parlement qui tient réellement le pouvoir, alors la majorité à l’Assemblée nationale désigne le futur Premier ministre.

Mais ce pays est particulier. “La transhumance politique est une caractéristique de la RDC“, remarquait Célian Macé du journal français Libération. Avant même que Joseph Kabila ne quitte le pouvoir, et avant même que Félix Tshisekedi ne soit proclamé définitivement Président élu par la Cour Constitutionnelle, une course  est déclarée au sein même de la coalition au pouvoir.

Moste Bahati Lukwebo, ministre du Plan, jadis pressenti pour être désigné candidat « dauphin », sonne la rébellion. L’homme qui a déjà joué plusieurs tours à Kabila durant la législature passée, peut compter sur sa part importante des députés élus aux législatives du 30 décembre. A la tête de sa puissance Alliance des Forces Démocratiques du Congo (AFDC),  Bahati Lukwebo (62 ans) avait livré une silencieuse guerre dans la famille politique de Joseph Kabila, déjà en proie à une meute d’opposants qui militent pour son effondrement.

Bahati le trouble-fête

En mars dernier, l’AFDC, déjà deuxième force de la majorité, a rajouté 15 autres partis alliés et des personnalités politiques pour former une large coalition siamoise à la majorité. L’ancien gouverneur du Haut-Katanga, Jean-Claude Kazembe, le bâtonnier Matadi Wamba, l’ancien gouverneur du Kasaï central Alex Kande sont dans le mouvement : eux tous, des déchus de Kabila. La coalition revendiquait alors que son leader soit le candidat du pouvoir à la Présidentielle du 30 décembre dernier.

Par ailleurs, Joseph Kabila trône sur une alliance fragile entre ses compagnons les plus fidèles et quelques uns qui ont été débauchés de l’opposition pour former le Front Commun pour le Congo (FCC). Mais ce fut une plateforme électorale. Beaucoup n’ont pas été élus et beaucoup d’autres n’auront pas des postes au futur gouvernement partagé avec la coalition Cap pour le Changement (CACH) de Félix Tshisekedi.

A Kinshasa, Bahati approche Vital Kamerhe la semaine précédent la confirmation de la Cour Constitutionnelle. “Il était question de voir dans quelle mesure établir une majorité pour faire de Vital Kamerhe Premier ministre”, explique une source. Mais très vite, Joseph Kabila apprend la manoeuvre et étouffe la tentative. Un nouvel accord est signé, explique toujours la même source. “Il est stipulé qu’aucun camp ne devrait débauché des députés de l’autre“, explique-t-elle.

Tous veulent des postes

Dans la foulée, Vital Kamerhe est rapidement nommé Directeur de cabinet de Félix Tshisekedi au lendemain de sa prestation de serment. Si la menace Kamerhe est neutralisée, Bahati continue néanmoins de s’agiter. Dans la presse, une lettre fait mystérieusement surface. Elle est signée par le ministre congolais et fait clairement mention de partage des postes.

En réalité, Modeste Bahati dit tout haut ce que beaucoup au sein de la coalition de Kabila pensent tout bas. Le Parti du Peuple pour la Reconstruction et la Démocratie (PPRD) constitue le véritable problème. Il a non seulement perdu la présidentielle avec son leader, Emmanuel Ramazani Shadary, mais veut également s’adjuger la majorité de postes du prochain gouvernement.

Par ailleurs, la bousculade vers Félix Tshisekedi est réel en ce moment tant du côté du pouvoir que du côté de l’opposition. L’opposant Moïse Katumbi a même vu ses cadres se rapprocher du nouveau président sans son accord. Dans cette configuration, même avec des accords signés, il est très peu probable que les députés du FCC obéissent les yeux fermés à Kabila. En misant tout sur leurs capacités à le suivre, l’ancien président a peut être trop rêvé, dans un pays où l’homme politique ne coute pas si cher face au locataire du Palais de la nation.

Litsani Choukran