Nangaa ne pourrait pas organiser les élections le 23 décembre en RDC

La machine de la discorde. Une fois de plus, l’opposition est descendue ce vendredi 27 octobre dans les rues du pays pour protester contre ces outils imposés par la Commission électorale aux prochaines élections. Les partisans anti-Kabila, qui forment aujourd’hui, avec l’Eglise catholique, la Société civile, et même la Communauté internationale, notamment la France, le Etats-Unis ou la Grande Bretagne ; un front commun ant-machine, n’en démordent pas.

La faute sans doute à des enregistrements diffusés au début de l’année. Dans ces audios, on entend notamment le président de l’Assemblée nationale Aubin Minaku, également chef de la majorité au pouvoir, féliciter le président de la CENI, Corneille Nangaa, d’avoir « dupé tout le monde avec ses machines ». En clair, ces machines faciliteraient une victoire du Pouvoir aux prochaines élections.

 Les machines sèment le trouble

Cependant, outre le fait que les machines sont contestées, la Commission électorale ne devrait également pas être prête pour ces élections à la date du 23 décembre. Il y a d’abord des problèmes logistiques, sans même parler de la question de sa fiabilité. Selon Radio France Internationale (RFI), qui a enquêté sur la question, c’est déjà l’acheminement en RDC des quelques 100 000 machines depuis la Corée du Sud qui pose problème.

A moins de deux mois des élections, la CENI n’a toujours pas reçu la totalité de ces engins. A la place, Corneille Nangaa multiplie des déclarations contradictoires. « Dès le 12 juin, la Céni annonçait l’arrivée d’environ 30 000 machines par mois, entre juillet et fin septembre, date à laquelle toutes les machines auraient dû être en RDC. Le 6 août, soit deux mois plus tard, la Céni annonçait cette fois le départ de Corée des 35 000 premières machines. On était déjà très en dessous des prévisions. Finalement ce premier lot n’est arrivé que le 6 octobre avec un peu moins de 20 000 machines », font remarquer nos confrères.

Par ailleurs, si l’on cumule les annonces successives de la Céni à propos des machines qui auraient quitté la Corée du Sud, le total dépasse le nombre de machines commandées. Le reste du matériel électoral est également au cœur d’un flou. La Céni assure que tout est arrivé. La semaine dernière, un communiqué évoquait 111 containers réceptionnés. Mais si l’on regarde en détail où se trouveraient ces containers dans le pays, le compte n’y est pas“, notent nos confrères.

Tout le monde ne pourra pas voter le 23 décembre

28 heures pour que tout le monde vote. Aujourd’hui, la CENI assure par exemple que toutes les machines arriveront finalement le 5 novembre au plus tard. Mais comme elle n’échange quasiment plus sur ces questions de logistiques avec ses partenaires traditionnels comme la Monusco, ces informations restent très difficiles à vérifier.

Autre sujet qui fâche à propos de cette machine : comment faire pour que tout le monde puisse voter dans les temps avec un outil que les Congolais n’ont jamais pratiqué ? La CENI affirme qu’une minute suffisait à chaque électeur pour voter, mais sans en apporter la preuve. Or, une source interrogée par POLITICO.CD fait savoir que ces chiffres sont faux. « En réalité, il faut une moyenne de trois minutes et vingt secondes pour que chaque électeur vote », rapporte-t-elle sous le sceau de l’anonymat.

A Kinshasa, qui a 4.457.019 électeurs, 7.823 bureaux de vote et 969 centre d’inscription, la CENI annonce qu’il n’y aura qu’une seule machine par bureau de vote. Or, les bureaux de vote à Kinshasa auront une moyenne de 569 électeurs. Avec cette moyenne de 3 minutes pour chaque vote, il faut pas moins de 28,45 heures pour que tous les électeurs votent.  Avec cette réalité, et alors que le calendrier électoral prévoit que toutes les élections aient lieu le même jour, Corneille Nangaa s’est, à en croire une source, rendu chez le président de l’Assemblée nationale pour réclamer une modification de la loi électorale.

« Nangaa est allé voir Minaku [président de l’Assemblée nationale] pour demander que l’Assemblée nationale puisse modifier la loi électorale et étendre soit le vote sur deux jours, ou reporter les élections à une date ultérieure », explique cette source proche du pouvoir à Kinshasa. « Minaku n’a même pas voulu l’écouter », ajoute notre source.

Corneille Nangaa n’a pas encore communiqué sur cette situation. Au pouvoir, surtout du côté du président Kabila, on affirme ne pas être au cœur d’un tel problème. Le fait est que le gouvernement a débloqué la majorité des fonds nécessaires à l’organisation des élections. Selon des chiffres fournis à POLITICO.CD, seuls une soixantaine de millions de dollars sont dus à la CENI. Une somme qui devrait être disponibilisée dans les jours à venir. Face à cette situation, Corneille Nangaa n’aurait alors aucune excuse.

Par ailleurs, la situation politique est favorable au camp du président Kabila. Avec le retrait très peu probable des machines, Emmanuel Ramazani Shadary, candidat du Front commun pour le Congo (FFC) est sûr de l’emporté. Ajouté à ceci, des dissensions graves du côté de l’opposition. La semaine dernière, le principal parti de l’opposition, l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), a changé son fusil d’épaule en annonçant qu’il participera à ces élections avec ou sans la machine à voter. Si beaucoup y voit un rapprochement avec le pouvoir de Joseph Kabila, le député Bertrand Ewanga, porte-parole de la coalition Ensemble de Moïse Katumbi, tempère, affirmant que l’UDPS leur aurait confié ces craintes d’un probable report des élections.

« L’UDPS croit qu’il faut coincer ces gens qui ne sont pas prêts pour aller aux élections en disant : nous allons avec la machine et le fichier [électoral corrompu] parce qu’ils ne sauront pas organiser les élections le 23 décembre. Mais nous disons que nous ne pouvons pas nous offrir comme une proie à la gueule de ces gens du pouvoir », explique le député congolais.

Entre report et chaos

 

Le député Ewanga promet, au nom de sa coalition, de tout faire pour empêcher le scrutin avec la machine à voter. « Nangaa prévoit d’organiser des élections bâclées pour faire gagner le pouvoir. Vous avez vous-même démontrer que tous les électeurs ne sauront pas voter. Si jamais il s’entête, l’opposition ne va jamais laisser ce vote se dérouler » dit-il à POLITICO.CD . « Nous ferons tout pour empêcher la tenue de ces élections jusque dans les bureaux de vote », menace le député Ewanga.

Stanley Mbayo Pelesa, député congolais et proche du président Joseph Kabila, prend ces menaces au sérieux. Il est l’une des rares voix du pouvoir qui redoute des élections chaotiques au pays.  “L’inclusivité soutenue par une frange importante des acteurs politiques et de la communauté internationale s’impose comme une deuxième revendication au côté de la machine à voter pour avoir des élections apaisées.  Face à cette crise d’inclusivité et de légitimité à venir, il faut entamer une réforme des textes légaux sur pied desquels certains des grands acteurs politiques ont été exclus du processus électoral“, dit-il dans une tribune envoyée à POLITICO.CD.

Président du  Mouvement des indépendants réformateurs (MIR), parti membre de la majorité au pouvoir, l’avocat congolais, qui n’a pas jamais soutenu le dauphin choisi par le président Kabila, appelle à la mise en place urgence des pourparlers pour étudier réellement la situation au niveau de la CENI. “La CENI devrait, sans délai, discuter avec les acteurs exclus du processus électoral par l’arsenal juridique actuel pour mettre ensemble leur compréhension du processus avec celui des candidats retenus. Afin de se prononcer sur son calendrier électoral, sur avis motivé de la cour constitutionnelle“, dit-il dans cette tribune qui sera publiée ce dimanche.

Pour Stanley Mbayo, il est temps de mettre fin à la crise de légitimité à la tête du pays.  “Un report des élections dûment motivée n’est pas l’apanage de la RDC, au Mali les législatives viennent d’être reportée par la cour constitutionnelle, il n’y a pas eu des délégations du Conseil de sécurité pour ou contre ça. C’est une question de souveraineté“, ajoute-t-il.

Tryphon Kin-kiey Mulumba, un autre cadre de la majorité qui a déposé sa candidature pour la Présidentielle, croit également peu à la tenue de ces élections. L’élu de Masimanimba a même appelé la CENI à écarter la machine à voter du prochain vote.  « Comment d’ici à trois mois, on ira aux élections? Interroge-t-il. Je ne vois pas comment ces élections auront lieu le 23 décembre. Pourquoi ne pas prendre le courage de le dire ? Il faut que la CENI et les candidats se disent les vérités », disait-il à l’issue d’une réunion avec le président de la CENI à Kinshasa.

Plus que jamais, la RDC est partagée entre des élections redoutées et un report fatal. Les acteurs politiques, tant de l’opposition comme du pouvoir, ont chacun une position opposée par rapport à la situation. Un report occasionnerait en effet des fortes contestations, mais un vote où le pouvoir l’emporte pourrait également faire pire.

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