RDC: Shadary, le candidat Etat!

« Patrimonialisme ». Tout commence ou a commencé à peu près par là :  ce néologisme, euphémisme employé par les historiens pour désigner l’attitude d’un gouvernement qui considère comme sa propriété personnelle les richesses du pays qu’il contrôle, sera incarné, à travers l’histoire, par une nation entière au cœur de l’Afrique : le Zaïre.  Si Mobutu, le grand maréchal Sese Seko n’a sans doute jamais eu l’occasion de lire Max Weber, à la base de ce concept, il met pourtant en œuvre, mieux que quiconque, ce « patrimonialisme » : une privatisation systématique des ressources du pays au service de la corruption, du clientélisme, du patronage, du népotisme,  du tribalisme…

 Le pouvoir n’a pas de prix

Le président de la République Joseph Kabila Kabange prenant acte du serment des membres de la Cour constitutionnelle et du Procureur général près la Cour constitutionnelle. Photo: Présidence de la République

Au cœur de ce système, comme l’explique le biographe Jean-Pierre Langellier — dans son livre Mobutu, paru chez Perrin en 2017 —, le Chef puise dans le réservoir des postes d’État pour les distribuer et s’attacher la loyauté de ses partisans, qui, en retour, font fructifier les prébendes liées à leur statut privilégié. « Ce réseau d’allégeances offre au chef un instrument efficace de contrôle politique sur l’ensemble du personnel dirigeant ».

21 ans après la pénible fuite et la dramatique chute du dictateur, son royaume, redevenu entre-temps le Congo-Démocratique, ne s’est vraiment remis de ce système enraciné tant au sommet de l’Etat que dans l’âme de ses population et dirigeants, toujours avides de pouvoir et richesses. L’argent est et reste donc, sous toutes ses formes, le principal carburant de la chose politique. Joseph Kabila, qui est au pouvoir depuis 17 ans, dont le père est le tombeur attitré de Mobutu, n’a pourtant jamais rejeté les préceptes qui ont certes maintenu l’ancien « Sese Seko » au pouvoir, mais ont également précipité sa chute. Si toute une série de décisions et positionnement expliquent une telle lecture sur le Raïs congolais, les derniers événements parlent beaucoup plus.

Nous sommes en début juillet 2018, dans une petite salle du luxueux Pullman Hotel au centre-ville de Kinshasa, le Chef de l’Etat congolais, du moins ses collaborateurs, réunissent des dizaines des dirigeants des partis membres de la majorité au pouvoir et ceux du gouvernement actuellement en place. Devant, au coin, une chaise est placée : sur laquelle une charte est lâchée. La charte de la création d’un Front Commun pour le Congo (FFC). Pendant près d’une heure, des politiques se succèdent pour émarger le document, qui, en gros, consacre la création d’une structure para-étatique, sans existence juridique quelconque, mais qui décidera désormais de l’avenir de la nation, à la gloire du président Kabila.

Vers un nouveau MPR

Emmanuel Ramazani Shadary saluant la foule qui l’accompagne à la CENI. Photo: PPRD

Le FCC, bien que tardivement créé, est né sur le modèle du MPR : un seul pays, un seul parti et un seul Chef éternel.  Nous nous baignions déjà dans le même « Patrimonialisme », alors pourquoi pas le formaliser. Joseph Kabila, qui est dos au mur, et qui ne peut plus se représenter, veut alors coûte que coûte, conserver le pouvoir, derrière une structure parallèle qui contrôlera tant le pays que ses institutions. Ainsi, une coalition qui structure les liens politiques et lance les dés pour le prochain parti unique en République démocratique du Congo en est la première étape.

Au 8 août, alors que le monde entier presse le président congolais, qui flageole entre respecter la Constitution et se présenter à la prochaine Présidentielle, le Boulevard du 30 juin est noirci d’un monde: en veste, comme des paillasses, des leaders du Kabilisme accompagnent le « Dauphin », le successeur désigné de Joseph Kabila au sein de leur famille politique, pour déposer sa candidature à la Présidentielle. L’opposition exulte, Kabila a non seulement plié face à la rue —  en renonçant finalement à une candidature — mais il a surtout désigné un homme que n’importe quel politicien sérieux battrait dans n’importe quelle élection sérieuse. L’avenir de Kabila est alors scellé, son départ aussi.

Mais, voyez-vous, Joseph Kabila n’est pas resté 17 ans à la tête de ce pays, avec notamment 2 ans de crise politique dévastatrice, pour miser tout son avenir sur un Emmanuel Shadary aussi mièvre que vulnérable, pour maintenir son pouvoir. Comme un iceberg qui fera couler Titanic Congo, ce Secrétaire Permanent du PPRD est en fait la partie visible de la machine que le président congolais compte mettre en place pour passer la barrière du 23 décembre.

A commencer par cette candidature de Shadary, à la différence des autres, démocratiquement déposées, selon les règles fixées par la très indépendante Commission électorale, n’aura finalement suivi la procédure. Le Directeur de cabinet du président, Nehemie Mwilanya, se chargera personnellement de l’affaire, dans les bureaux même de la CENI.  A la Direction générale de recettes administratives et domaniales (DGRAD), aucune trace du dépôt de la caution ne sera trouvée. « Nous n’avons vu personne déposer des documents ici à la DGRAD concernant la candidature Shadary », confiera anonymement un cadre de la cellule chargée de percevoir les documents des candidats. Un fait confirmé par plusieurs autres sources, y compris du côté de la CENI. En réalité, le candidat du pouvoir n’a été connu que le dernier jour même de dépôts des candidatures à la CENI. Il n’aura alors jamais eu le temps de respecter toutes les procédures. Mais jamais, tout ceci n’affectera en rien la détermination de la nouvelle formule au pouvoir.

L’Etat au service de Shadary

Trois jours après avoir dévoilé son Cheval à la tête du monde, Kabila dévoile l’étendue des moyens qu’il compte mettre à sa disposition pour l’emporter. A Kinshasa, tout un gouvernement et des institutions se mettent ipso facto au service du « Dauphin », eux qui étaient déjà au service de Kabila.  Le président sud-africain Cyril Ramaphosa qui arrive dans la capitale congolaise expérimentera la situation. A l’aéroport de N’djili, il rencontre étrangement en tête-à-tête Emmanuel Shadary. Un échange expliqué limpidement par Lambert Mende : « Cyril Ramaphosa considère Ramazani Shadary comme son interlocuteur dans un futur proche

Le candidat du FCC est celui de Joseph Kabila. Il est donc le candidat Etat, soutenu par un mouvement « patrimonialisme », qui vise à présent de se constituer en Parti Etat. Les jours se suivent et confirment les ambitions des Kabilistes. A Kinshasa toujours, dans le somptueux complexe hôtelier cinq étoiles de Rotana, perché à l’entrée d’une rive menant droit au Palais présidentiel à Gombe, le Direcab du président, encore lui, anime une conférence de presse, aux côtés du ministre de l’Intérieur Henri Mova, de la justice Alexis Thambwe, de la fonction publique Michel Bongongo ou encore le très respecté ministre Bitakwira. Dans un laps de temps, le pays entier regarde des hommes pourtant pour la plupart juristes, violer plusieurs lois du pays, y compris la Constitution même, en combinant systématiquement leurs rôles étatiques à celui qu’ils jouent au sein du FCC.

Alexis Thambwe, qui détient un grand cabinet d’avocats privé dans la ville, annonce via une conférence pourtant sous la bannière du FCC, un mandat d’arrêt international à l’encontre d’un opposant, Moïse Katumbi, dont la dualité avec le pouvoir s’étend désormais au FCC. De son côté, le Direcab psalmodie en l’honneur du guide suprême, sommant les hommes politiques à s’aligner sur « son juste choix ». Le surlendemain, Shadary s’envolera vers Windoek en Namibie, dans un même avion que le président Kabila et un certain Corneille Nangaa, président de la très indépendante CENI.

Le message est donc clair : Shadary est le candidat Etat. Il est du FCC, le nouveau parti unique en construction, dans un pays en régression vers le Zaïre « patrimonialisme » de Mobutu. Pour autant, Kabila et son monde doivent franchir sans fracas la barre du 23 décembre, crainte et redoutée, alors que dans cette nation, meurtrie dès l’aube de l’indépendance, divisée et surtout pillée, des populations entières se mettent à apercevoir l’arrivée d’une libération définitive face à ce système qui n’aura jamais cessé de détruire tout rêve de développement, de justice et de grande démocratie sur ses 2.342.000 Km2 au cœur du monde.   Les prochaines élections se présentent d’ores et déjà comme celles de l’ultime chance pour la République démocratique du Congo, certes très mal embarquées.

Litsani Choukran,
Le Fondé.

1 commentaire
  1. Mais pourquoi demander au peuple congolais des voter?au moment où vous avez déjà décidé autrement
    Et votre candidat est déjà en fonction.
    Nanga fait attention avec Alain André atundu tu n le connais pas oooh

Les commentaires sont fermés

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