Shadary, le dernier coup de poker de Kabila

Le dauphin. Jamais un cétacé n’a été à la fois symbolique et si célèbre en République démocratique du Congo. Tant, après 17 ans au pouvoir, Joseph Kabila — qui a longuement tenu son public en haleine, s’offrant stratégies et pirouettes pour faire étendre la fin constitutionnelle de son mandat — était au pied du mur. Pour une fois, il n’était alors plus question de se voiler la face. La pression, dans les rues certes calmes mais imprévisibles, était à son comble. A l’international, du côté des Etats-Unis ou celui de la France, les marges du président congolais étaient aussi minces que celles d’un certain Maréchal Mobutu Sese Seko dans les derniers jours de son règne royal.

Kabila dauphin de Kabila

Arrive enfin la semaine du 8 août, tout un pays encrassé aux nouvelles. Va-t-il ou non oser? Car si le Président jure, dans sa dernière intervention devant la nation le 19 juillet, qu’il respectera bel et bien la Constitution, dans ce Congo habitué aux surprises, on sait tout aussi qu’une promesse aussi ambiguë n’en vaut pas détour.  Car entre-temps, les signaux inquiètent. Dans cette République qui doit être démocratique, c’est bel et bien un Joseph Kabila qui règne seul en maître. Le Président, qui doit officiellement s’en aller, fait des aménagements, dans des secteurs clés. Au sein de l’armée, ses proches sont renforcés. Jamais un départ n’a si ressemblé à un maintien.

Mais le monde a changé. Le temps du Prince de Kinshasa, semble-t-il, doit se frotter à celui des pressions internationales. Le 3 août, lorsqu’un homme seul, entouré d’une volonté farouche et des milliers des partisans, est bloqué au sud du pays, à la frontière de Kasumblalesa, dans le but de l’écarter de la prochaine Présidentielle, Kinshasa étale au monde entier le vrai visage même du processus électoral tant vanté. Nul doute, cette présidentielle que prépare alors Kabila n’en serait démocratique que d’intentions.

A Washington, le ton monte. La nuit du 5 surtout, l’Administration Trump reprend les choses en mains. Un message est envoyé à Kabila. Le grand journal Financial Times se fait plaisir en en relevant le contenu. “Les Etats-Unis tentent de convaincre Kabila de partir d’ici le 8 août, a déclaré l’un des interlocuteurs, faisant référence à la date limite pour que les politiciens déclarent leur candidature à la présidence“, expliquent nos confrères dans cet article consulté par POLITICO.CD. “Ils essaient de geler ses finances et celles de sa famille“, ajoutent-ils.  Toujours selon FT.com, une source du gouvernement américain a déclaré que Washington était prêt à sanctionner d’autres alliés du président Kabila si le président congolais ne respectait pas ses engagements. “Clairement, cela signifie avoir un processus dans lequel Kabila n’est pas un candidat“, a déclaré la personne. “Son nom ne devrait pas figurer sur le bulletin de vote.”

Washington tape du poing

Si les américains sont si menaçants, c’est sans doute parce qu’ils connaissent la réalité. Car, entre-temps, à Kinshasa, loin des caméras, une aile dure de la majorité au pouvoir s’apprêtait réellement à déposer la candidature de Kabila à la prochaine Présidentielle. Sur POLITICO.CD, le député Stanley Mbayo Pelesa, président du Mouvement des Indépendantistes Réformateurs (MIR) affirmait déjà le 5 août que son parti, membre de la Majorité Présidentielle, ne compte pas sur un autre candidat que le président Joseph Kabila à la prochaine présidentielle.  Le 6, dans la nuit, ce proche du Président Kabila avait alors déjà tous les documents en main. « Il avait les fiches, et même la copie de la carte d’électeur du Président [Kabila]. Il fallait déposer la candidature dès le lendemain, mais en catimini », révèle un cadre de la majorité.

La même nuit, d’autres menaces viendront du côté des Etats-Unis. La Maison Blanche et le Département de Trésor font alors savoir que si le président congolais se présentait, la Banque Centrale du Congo (BCC) serait radiée du SWIFT — la Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication, basée en Belgique, détenue et contrôlée par ses adhérents parmi lesquels se trouvent les plus grosses banques mondiales.  Autrement dit, les banques en RDC ne pourraient alors plus jamais commercer avec le reste du monde.

« Cela allait faire partie d’une longue série des sanctions qui risquaient de faire s’effondre tout le pays », explique notre haut cadre qui a requis l’anonymat.  Cette fois, Kinshasa va écouter. Mbayo, du MIR et ses compagnons sont tout de suite joints et priés de faire marche en arrière, un autre plan s’impose : le dauphinat.

Le 7 août, Kabila réactive alors son plan de dauphin. Problème : le choix n’a pas encore été fait. La majorité au pouvoir, agrandie dans la grande coalition du Front Commun pour le Congo (FFC), n’allait pas laisser la tâche facile au président congolais. Des consultations commencent. Augustin Matata Ponyo, ancien Premier ministre, semble être la préférence du Chef de l’Etat congolais. Mais cet homme, technocrate, sans base politique solide, ne passera pas aux tirs de barrages. Au sein de la famille, il est très peu apprécié. Même des cadres issus du Maniema, sa province et celle du Président (de par sa mère), rouspètent à son sujet.

Car en réalité, si Kabila doit quitter le pouvoir, il lui faut bien quelqu’un qui sache le lui garder. Hors, Matata, ou encore Aubin Minaku (actuel président de l’Assemblée), sont un peu trop « qualifiés » et risquent de le lui confisquer. « Je crois que le Président avait surtout en tête ce qui se passe actuellement en Angola, où un dauphin a fini par écarter son mentor du pouvoir. Alors, il a préféré miser sur la fidélité », explique un cadre.

A 15 heure donc, ce 7 août 2018-là, (heure de Kinshasa), la presse est tout à coup conviée à la ferme privée du président Joseph Kabila, située à Kingakati, dans l’est de la capitale congolaise. Bien avant elle, c’est toute la grande coalition du Front Commun pour le Congo (FCC) qui y avait rendez-vous. “Les derniers réglages sont en cours afin de sortir au sein de notre famille politique le nom du successeur du Chef de l’Etat” lançait un cadre joyeux, croyant enfin voir  la fin d’une série qui a trop duré.

Mais voilà, pendant que les Kabilistes organisaient leur messe, au centre-ville à Kinshasa, un peu plus tôt dans la matinée, un homme allait planter les signaux précurseurs de cette journée finalement cauchemardesque chez Kabila. Tryphon Kin-Kiey Mulumba, chantre attitré du Kabilisme et d’un troisième mandat pour le président congolais, sonne la première surprise. Le président du parti Kabila Désir dépose sa propre candidature à la Présidentielle, bien contre l’avis de sa famille politique.

Dans la foulée, il lance un communiqué coupe gorge, vilipendant la fameuse coalition du FFC.  “Le constat est que l’action a manqué d’être partagée et portée par notre Peuple. Les plus fortes actions de contestation et d’affaiblissement sont venues du sein de la classe politique au pouvoir qui a littéralement refusé paradoxalement d’accompagner l’action et de l’assumer“, dit-il dans ce communiqué envoyé à POLITICO.CD. Kin-Kiey dénonce par ailleurs l’élargissement “mathématique” de la majorité autour du président Kabila car, dit-il, cela “pose la question de crédibilité de l’offre et de cohésion.”

Shadary, le vrai-faux dauphin

Emmanuel Ramazani Shadary saluant la foule qui l’accompagne à la CENI. Photo: PPRD

Si cette candidature opportuniste fait buzz, dans la réalité, elle accompagnera la longue soirée des Kabilistes du côté de Kingakati. Publiquement, dans cette salle fermée, seul le président s’exprime. Un long discours mobilisateur, sans pourtant revenir sur la question essentielle : le nom du futur dauphin. Dans la salle, l’inquiétude est visible, mais cachée sous l’autorité du Chef de l’Etat congolais. Dans les coulisses néanmoins, les choses sont plus claires : la coalition n’est pas du tout d’accord pour dégager un consensus autour d’un seul homme « autre que le président Kabila ».

Car entre-temps, ni Aubin Minaku, encore moins Matata Ponyo ou Léonard She Okitundu ne semblent faire l’unanimité au sein de la famille.  Un autre candidat, qui en fait une question de vie ou de mort, Modeste Bahati Lukwebo, n’aura même pas pris le temps de participer à la réunion. Il se cache dans son Kivu natal, tirant les ficelles d’une vingtaine des partis qui boudent toute la soirée en sa faveur.

Devant les boucliers levés, Joseph Kabila arrête les débats. Une décision sera prise et annoncée « cette nuit ou demain matin » à toute la famille. Le conclave prend fin, sans fumée blanche. La nuit qui suivra sera longue. Modeste Bahati est convoqué à Kinshasa. Comme plusieurs des cadres. Des rencontres et des échanges ont lieu. Entre-temps, la dernière ceinture du Président, composé notamment de son Directeur de Cabinet, Nehemie Mwilanya ou encore du professeur Adolphe Lumanu, reçoivent l’ordre de concocter un dossier de candidature pour un certain Emmanuel Ramazani Shadary.

La fidélité donc a choisi Kabila. Mais le choix ne fait pas l’unanimité. Car, s’il faut bien un fidèle au président congolais, celui-ci doit toutefois être prêt à gagner les prochaines élections. Et Shadary, un aboyeur attitré du régime, sans encrage politique, est tout sauf un candidat parfait. A ce sujet justement, le Président réunira plusieurs de ses cadres, pour leur expliquer « la manœuvre », qui restera cachée.

Quand le jour tombe, le 8 août, dernier jour de dépôt des candidatures, beaucoup au pouvoir ignorent alors ce qui va être fait. A 8h, Lambert Mende, l’éternel porte-parole du pouvoir est convoqué chez le Président ; il y restera jusqu’à midi. Entre-temps, la tension monte. Quelques heures après, et avant même le dépôt officiel, Modeste Bahati, l’un des plus rebelles de tous les prétendants au dauphinat, annonce qu’il soutiendra le candidat que le président Kabila choisira.  A 13 heures, et alors que Lambert Mende monte sur sa chaire pour s’exprimer devant des journalistes fatigués de plusieurs heure d’attente, le nom du dauphin fuite déjà à travers le pays, créant stupeur et incompréhension.

Officiellement, Kabila a respecté son engagement en ne briguant pas un troisième mandat. Cependant, nul ne sait pourquoi le président congolais a choisi le pire de ses candidats pour gagner une présidentielle que lui-même aura du mal à s’en sortir. Le processus risque donc d’être long et pleines de surprises. A Kinshasa, on redoute une énième matoiserie de Kabila. « Shadary est tout sauf un vrai candidat du pouvoir à la prochaine présidentielle », pense un défenseur des droits de l’homme.

Entre-temps, si à Washington, Paris et partout ailleurs ont félicité le président congolais pour avoir tenu sa promesse, le Raïs est néanmoins toujours marqué à la culotte pour organiser des élections sans failles le 23 décembre. Cependant,  y faire gagner son candidat officiel, Emmanuel Razamani, découle déjà d’un miracle. Et tout report sera utopique. Pour une fois, Kabila semble avoir été pris à son propre jeu.

 

Litsani Choukran.

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