Katumbi et la tentation rwandaise

C’est depuis le 27 avril que l’opposant Moïse Katumbi, candidat déclaré à la prochaine présidentielle, à foulé le sol de Kigali pour prendre part à une conférence sur la bonne gouvernance organisée par la fondation Mo Ibrahim. Si l’idée de participer à une conférence au Rwanda, voisin sulfureux de la RDC, ne passe pas au pays, un rapprochement observé entre le président du Rwanda, Paul Kagame, et l’ex-gouverneur du Katanga laisse place à des spéculations.

La scène a lieu le samedi, devant les caméras,  le président rwandais Paul Kagame et l’opposant Moïse Katumbi flirtent. Mohamed Ibrahim, le milliardaire à la base de cette conférence, joue l’intermédiaire. Il commence par poser une question au président en exercice de l’Union Africaine sur la situation politique en RDC.

Katumbi d’accord avec Kagame

Très libéré, Paul Kagame se lance. Il affirme que les pays voisins de la RDC ont la légitimité d’intervenir dans cette crise politique. “Les problèmes du Congo ne sont pas seulement des problèmes congolais.  Le Congo a neuf voisins, chacun de nous est affecté par ce qui se passe au Congo. Il n’y a aucun doute à ce sujet. Certains plus que d’autres, mais tout le monde est affecté“, observe-t-il avant d’ajouter: “C’est pourquoi naturellement les voisins ont la légitimité de faire quelque chose ou d’en dire quelque chose.”

“Et si nous pouvons comprendre en tant que voisins, comment aider la transition au Congo à se passer sans nous affecter ou les affecter moins négativement, alors c’est que ce nous devons faire”, ajoute-t-il.

Mo Ibrahim va par la suite évoquer le cas de poursuites judiciaires contre Katumbi, en tant que exemple probant de la détérioration de la situation politique en RDC, en demandant si l’opposant congolais était en accord avec les propos du président du pays de “milles collines”.  “Je pense que je n’ai rien à ajouter, je pense que le président a tout dit” a rétorqué Moïse Katumbi ovationné par des applaudissements. “Il va être un bon politicien ce monsieur” a souligné Mo Ibrahim, Kagame mimant un sourire. Un moment d’intimité dérangeant au pays, et qui atteindra son comble plus tard.

Kigali et les “grands moyens” pour chasser Kabila

Loin d’une simple participation à une conférence, Katumbi a profité de son séjour au Rwanda pour tenir des activités politiques dans un pays où l’opposition politique est systématiquement réprimée. L’opposant congolais va approcher la diaspora congolaise vivant dans ce pays et recevoir certains venus de villes de l’est de la RDC pour ses rencontres. S’en est suivi une conférence, tout d’abord face à la presse et avec les différentes délégations congolaises. Au cours de ces rencontres, Katumbi se montre très proche du Rwanda, restant plus que rassuré notamment sur son retour au pays et le départ du président Joseph Kabila.

Maintenant que je suis au Rwanda, ils vont inventer d’autres fausses accusations parce qu’ils n’aiment pas le Rwanda. Mais juillet arrive à grand pas. Je vais revenir en RDC et Kabila ne me fait pas peur“, a-t-il déclaré devant la presse à Kigali . “Si Kabila ne permet pas la tenue des élections, comme nous le soupçonnons parce qu’il ment beaucoup, eh bien il y a l’Union africaine et la communauté de développement d’Afrique australe (SADC). Nous nous tournerons vers elles pour qu’elles agissent” a poursuivi Katumbi.

Quelques jours avant, Moïse Katumbi avait, sur fond des menaces, indiqué que si les élections n’ont pas lieu cette année, il va recourir “aux grands moyens” pour pousser l’actuel Président à quitter le pouvoir. “Ce rapprochement entre l’ancien gouverneur du Katanga et le président du Rwanda serait-il une des étapes de la mobilisation des grands moyens?” s’interrogent des internautes congolais dans plusieurs forums de discussions.

Vous ne pouvez pas gagner des élections en Afrique sans le soutien d’autres chefs d’États et surtout des États-Unis” note un internaute, affirmant que Paul Kagame est la tête des États-Unis en Afrique Centrale.

Cette accointance entre Moïse Katumbi et Paul Kagame avait été évoqué lors du forum Économique Mondial à Davos en janvier dernier. S’exprimant au journal belge La Libre, Antipas Mbusa Nyamwisi, ancien ministre des Affaires étrangères du gouvernement d’Antoine Gizenga et premier opposant à avoir proposer le recours à la force pour faire partir Joseph Kabila, avait indiqué que Moïse Katumbi ou lui n’avaient pas rencontré le président Rwandais. Cependant, cet allié de Katumbi n’avait pas exclu cette rencontre, expliquant que Paul Kagame était en train d’enfiler une carrure continentale pesante en devenant le président de l’Union Africaine.

Nous n’avons pas vu Kagame comme le prétend ce journal mais je pense que l’opposition congolaise doit commencer à parler publiquement avec tous les acteurs qui comptent en Afrique. Qu’on en soit heureux ou non, le président rwandais, qui sera très bientôt président de l’Union africaine, fait partie de ces acteurs. Il ne faut pas abandonner le fauteuil de la négociation régionale parce que nous pourrions devoir nous asseoir à sa table” expliquait Antipas Mbusa dans une interview à La Libre Afrique en janvier dernier.

La menace d’une nouvelle rébellion

Ce n’est pas parce qu’on parle avec quelqu’un qu’il faut tout accepter de sa part. Aujourd’hui, moi qui circule beaucoup sur notre continent, je peux vous dire que la donne a vraiment changé. Pour beaucoup, Kabila est le président sortant. L’homme dont on attend qu’il parte. Sauf qu’ils ont compris qu’il ne partirait pas s’il n’y est pas contraint et qu’ils craignent tous une explosion de violence en RDC. Une explosion qui pourrait peut-être avoir des conséquences fâcheuses directement pour eux mais qui aurait, sans le moindre doute, des effets pervers dans leur pays avec un flux de migrants, des échanges économiques nuls et un risque de violences chez des frères installés de l’autre côté de la frontière” concluait le président national du Rassemblement Congolais pour la démocratie, RDC/KML, qui n’a toujours pas mis fin à son exil malgré l’apparition de son nom sur la liste des cas emblématiques pour la décrispation du climat politique de l’accord de la Saint-Sylvestre.

Le Rwanda est en effet épinglé par l’ONU pour avoir soutenu plusieurs rebellions dans l’Est du pays, faisant des millions des morts depuis 1997. Quelques heures avant le déplacement de Moïse Katumbi à Kigali, le Kivu Security Tracker (KST), un projet conjoint du Congo Research Group, basé au Centre de coopération internationale de l’Université de New York, et de Human Rights Watch, s’inquiétait à propos des incursions militaires répétées de l’armée rwandaise en RDC.

En effet, les Forces Armées de la République Démocratique du Congo (FARDC) ont arrêté deux militaires rwandais sur le sol congolais dans le cimetière principal de la ville de Goma au Nord-Kivu, non loin de l’aéroport de Goma, la semaine dernière.  Les deux militaires rwandais arrêtés étaient munis de deux armes, du matériel de communication et de transmission.

Les deux militaires ont été remis par les autorités congolaises au Mécanisme conjoint de vérification des frontières, en vue de leur rapatriement dans leur pays le Rwanda. Cet incident s’ajoute à un affrontement entre FARDC et l’armée rwandaise le 23 février 2018 à Mikeno qui a fait six morts parmi les militaires congolais.

Toutefois, renseigne Kivu Security Tracker,  avant la crise du M23, la dernière rébellion rwandaise au pays,  il y avait souvent des déploiements semi-formels des Rwandan Defense Forces (RDF).  « Avec Umoja Wetu, en 2009, des centaines sont entrées brièvement pour opérer conjointement avec les FARDC. Pendant les opérations Kimia II et Amani Leo (2009-2012), des unités de l’armée rwandaise entraient informellement––en janvier 2012, par exemple, une telle unité aurait tué le Chef d’état-major des FDLR Leodomir Mugaragu », explique-t-on dans une publication consultée vendredi par POLITICO.CD.

« Depuis la fin du M23, une rébellion qui a été soutenue par les RDF, ces incursions sont devenues plus rares––on se rappelle de l’accrochage du 11 juin 2014 où un caporal FARDC avait péri–– mais deux incidents dans les deux mois passés suscitent des questions par rapport à la relation entre les deux pays », note-t-on.

Fiston Mahamba.

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