Bagarre à la Primature: ce qui s’est réellement passé

Lundi 5 mars 2018, un calme morose règne à la Primature, cette grande demeure construite en 1928-1929 par le service des travaux publics pour servir de résidence au Vice-Gouverneur du Congo belge. Dans les couloirs, on sent du gaz dans l’air. L’ambiance est tendue. Le Premier ministre n’est pas. La ribambelle qui peuple les allées ici n’y est pas non plus “La plupart ne viennent que si le Premier ministre est là, d’autant plus qu’il s’agit des membres de famille“, lance notre source riche en infirmations.

Sous et ordre de mission

La veille, ou plutôt durant tout le week-end, le Directeur de Cabinet du Premier ministre, Michel Nsomue Msomue a mis virtuellement le feu au bâtiment, publiant un sanglant communiqué de mise au point contre une frange de Conseillers qui l’accuse de détourner leurs salaires. Ce matin, comme une bergère qui rétorque à son berger, ce groupe à simplement démonté le gardien du temple Tshibala dans une note qui circule comme de petits pains.

Vos collaborateurs nommés depuis 5 mois par Décret du Premier Ministre comme vous travaillent sans salaire et pourtant, pour mémoire, lors de votre propre nomination, ainsi que vos adjoints en mi-juin 2017, vous vous êtes convenablement payé dès le premier mois bien que presté en partie. Vous avez également payé vos propres enfants et ceux des Vos adjoints qui n’étaient même pas encore nommés. Pourquoi ce deux poids, deux mesures ?” interroge ce document consulté par POLITICO.CD. 

https://twitter.com/LitsaniChoukran/status/971688938443329536

Oui, car au moment même où on découvre le cabinet Tshibala, un détail viendra authentifier la version de Conseillers: celui-ci, le cabinet, est en réalité gangrené par des fils, cousins, et même gendre du Premier ministre. Nous allons vite le démonter.

Peu après 10 heures, heure locale, un homme file vite en direction du bureau du “Directeur Nsomue”. Il a, sous son aisselle, une farde blue, qu’il déposera. Un ordre de mission en réalité. Il demande alors une mission officiellement officieuse à destination de Bruxelles. Hamed Kili Baka, gendre du Premier ministre, veut se rendre à la capitale belge pour des raisons personnelles. Il demande à s’absenter pour 10 jours. Détail clé, et alors que la Primature est surveillée de près pour ses frais de mission éléphantesques, notre gendre prend le soin de faire savoir qu’il n’exigera pas “de frais de mission”.

Le Directeur Nsomue qui n’était alors dans son bureau, n’arrivera que quelques minutes plus tard. Devant le document, comme l’expliqueront plusieurs sources, il hésite. “Dix jours c’est beaucoup, et ça risque d’être compliqué comme le Premier n’est pas“, dira-t-il. “Signes seulement, ça nous évitera des problèmes, de toutes les façons, il ne demande pas les frais de mission“, rétorque une personne clé dans l’affaire: la fille du Directeur de cabinet, Candy Nsomue — retenez bien ce nom.

Bagarre à la Primautre

Le document est signé. Mais il ne fallait pas compter sur le gendre du Premier ministre, l’un des hommes les plus puissants de la RDC, pour clore son chapitre. Il reviendra vers 15 heures, avec le même document, demandant une nouvelle signature. “L’ancienne copie comportait une petite erreur”, aurait-t-confié. Mais voilà, à la lecture de celle-ci, nous explique une source, la copie comporte deux changements majeurs: d’abord plus 10 jours, mais 12 finalement. Ensuite, on y réclame les frais de mission.

Le ton monte, Michel Nsomue refuse de signer. Deux heures après, c’est-à-dire vers 17 heures, Kili Baka le gendre revient en force, en furie même, jonchant les couloirs jusqu’à se hisser dans le bureau du Directeur de cabinet, le chef de lieux. Très vite, de l’extérieur, les voix s’échappent. Bourdonnements et vociférations fusent. Soudain, un homme est traîné par une jambe par un costaud garde du corps et une jeune demoiselle, à deux jours de la journée internationale de la femme. On appellera cette scène: la bagarre de la Primature.

Bien avant que les vidéos fassent surface sur les réseaux sociaux, c’est-à-dire le lendemain, Bruno Tshibala est mis au parfum. D’autant plus qu’arrivée sur place tard vers 19 heures, sa fille Stessy Vérone Tshibala, également membre du Cabinet et épouse du gendre, aurait laissé exploser son mécontentement. “Pourquoi, aurait-elle dit, a-t-on traité Hamed de la sorte”. Depuis Londres, le Premier ministre temporise, l’affaire est en réalité entre famille.

Mardi, alors que le buzz monte sur les réseaux sociaux, dès 10 heures, la tension monte également dans la sphèrse politique. Vers 11 heures, la quasi-totalité du personnel présent lors de l’événement s’offre une séance photo à l’Agence nationale de Renseignements. Directeur de Cabinet, Gendre, fille du Directeur de cabinet, Garde du corps et surtout le cameraman de la vidéo auront une cellule préférentielle.

“Arrêtez-moi les coupables”

L’affaire devient d’Etat lorsque, vers 18h, le président Joseph Kabila décide alors de siffler la fin de la recréation chez les Tshibala. Le Chef de l’Etat donne l’ordre que l’on “traduise les concernés” en justice. Dans un pays membre du Conseil des Nations Unies pour les Droits de l’homme, “l’ordre” laisse place à une véritable rafle.  Le Directeur de cabinet Nsomue et sa fille sont alors “détenus” à l’ANR, toute la nuit. Le Gendre est de son côté libéré. Nsomue et sa fille ne seront libérés qu’après promesse ferme de rendre son tablier le lendemain, c’est-à-dire le mercredi.

Entre-temps, le mercredi, Bruno Tshibala tente de reprendre la main en y noyant son Directeur de cabinet qu’il accuse finalement d’avoir “craqué”, face sans doute à un gendre doux et poli. Pour le Premier ministre, en tout cas publiquement, la bagarre n’a jamais lieu.

Il n’y a pas eu bagarre à la primature. Est-ce que la RDC est le seul pays au monde où une personne peut, sans doute par évocation, transformer un fretin en baleine ? Ce soir-là, à 20 heures, le directeur de cabinet a demandé aux services de sécurité de faire sortir un conseiller qui l’attendait pourtant depuis midi pour un entretien. Cela a été fait avec brutalité“, explique-t-il à nos confrères de Jeune Afrique.

Patrick Mutombo Buzangu, conseiller spécial chargé de missions du Premier ministre et son porte-parole affirme de son côté qu’il s’agit d’une “procédure normale”

“C’est une enquête contre les personnes visibles dans la vidéo de la bagarre. Si la procédure fera que la liste soit allongée c’est la commission judiciaire qui va statuer dessus. Plusieurs service de l’État travaillent dans cette commission pour déceler le problème“, explique-t-il joint au téléphone par POLITICO.CD.

Nsomue paie l’addition

“Aucune de personnes poursuivies n’a été arrêtée. Hier ils ont été interpellés, auditionnés et sont rentrés à la maison. La procédure se poursuivra aujourd’hui. Je vous confirme que toutes les personnes sont encore libres, mais sous une enquête. Je précise que la procédure est accélérée et il se peut qu’il ait évolution dans le traitement de ce dossier“, ajoute-t-il.

Par ailleurs, des informations parvenant à POLITICO.CD renseignent que le Procureur général de la République, Floribert Kabange Numbi a passé plusieurs minutes mardi soir au téléphone avec le Premier ministre Bruno Tshibala, qui devrait également être entendu dans cette affaire.

Etourdit, le Directeur de cabinet oublie même la procédure en la matière. Il ira  déposer finalement sa lettre de démission dans la journée de jeudi auprès du vice-premier ministre, en charge des Transports, José Makila, qui lui a demandé d’attendre le retour du Premier ministre.

Le mal est fait. L’affaire, qui en est une, met surtout en lumière un cabinet politique banalisé, réduit en état de cour commune entre membres de famille et où l’Institution de la Primature en sort fortement dégradée. Deux dossiers, les plus sérieux, restent en suspens: l’affaire de salaires (supposément) détournés et surtout d’emplois (supposé) de plus de 800 Conseillers, comme l’affirme Michel Nsomue lui-même, qui seront suivis par la rédaction de POLITICO.CD les jours à venir.

LITSANI CHOUKRAN.

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