Mars 2018. A la cité de Kitoy, à quelques 60 km de la nationale N°1 près de Masimanimba — elle-même située à plus de 300Km de la capitale congolaise —  une meute de petites filles se précipitent vers cette ruelle sableuse. « Ecobank, Ecobank », crient-elles. Le véhicule qui passe n’est malheureusement pas celui de la banque commerciale congolaise. D’où le désespoir visible sur les visages des habitants, qui attendent leurs salaires depuis plusieurs semaines.

Ici, comme partout ailleurs dans la province du Kwilu, au sud-ouest de la République démocratique du Congo, la bancarisation initiée par l’ex-Premier ministre Augustin Matata Ponyo laisse place à des situations bien plus compliquées qu’étranges. Les fonctionnaires de Kitoy, majoritairement des enseignants, ont vu la gestion de leurs salaires être confiée, sans consultation aucune, à la banque privée Ecobank. Problème, il n’y a aucune succursale de cette banque ni dans la cité, encore moins à Masimanimba, située à 70Km.  Ecobank n’est donc qu’à Kikwit, à plus de 180 Km.

Des banques qui livrent à domicile

Norbert Kinienzi, vieux professeur à Institut Mbala/Bengi, doit parcourir cette distance chaque mois, pour aller « vérifier » si son compte a été crédité. « Parfois, nous pouvons attendre pendant longtemps sans que les agents de l’Ecobank ne viennent déposer la paie. Nous sommes alors obligés de nous rendre à Kikwit », explique-t-il au micro de POLITICO.CD.

Kitoy qui compte une trentaine d’écoles publiques, n’est qu’une partie visible de la situation. A Masimanimba, l’affaire prend une autre ampleur. En effet, la ville-cité a pourtant une banque commerciale installée, la Rawbank. Etrangement, rien ne sera fait du côté de l’Etat pour dessaisir l’Ecobank de ces actifs tant dans la ville que ceux à Kitoy.   «Les enseignants de Masi [Masibanimba] sont également obligés de se rendre à Kikwit ou attendre que l’argent soit livré par l’Ecobank. Et parfois, nous pouvons faire plusieurs mois sans qu’ils arrivent] », explique un autre enseignant.

Ecobank n’a pas souhaité répondre aux sollicitations de POLITICO.CD. Un homme partage néanmoins ces inquiétudes. Il s’agit de l’élu de la ville, le ministre honoraire Tryphon Kin-Kiey Mulumba. « Je suis un élu et réélu. Je suis du matin au soir en contact avec la base (…) on a, heureusement pour nous, des banques qui sont à Idiofa et à Masimanimba (…) mais les enseignants continuent de faire des kilomètres et des kilomètres pour aller chercher leur paie, à 4 heures ou 5 heures de route, et doivent dépenser parfois entre 10.000 et 15.000. FC (environs 10$ USD). Ce n’est pas possible« , clame-t-il.

Il y a en effet, outre la Rawbank à Masimanimba, la banque Afriland à Idiofa, également située à une centaine de kilomètres de Kikwit. Cependant, comme à Kitoy, cette banque n’a pas gagné le marché de bancarisation.  Un autre ministre honoraire du temps du gouvernement Matata se rappelle bien de la manière, qu’il qualifie de « peu viable », avec laquelle ces marchés ont été attribués.

« Le marché de la bancarisation est une véritable mine d’or pour beaucoup. Des gens ont signé des accords du fait de leurs proximités et se sont arrangés pour toucher des retro-commissions, au détriment même de l’efficacité et de la situation sur le terrain », explique cet ancien ministre sous le sceau de l’anonymat.

Etrange passation de marchés

Pour lui, toutes les provinces de l’ex-Bandundu sont touchées par cette problématique. « On a favorisé des banques qui n’ont aucune assise nationale. Pire, au lieu même de les associer et partager le marché selon leurs localisations, certaines, comme Ecobank, ont le monopole, obligeant les pauvres citoyens à se déplacer sur des centaines des kilomètres, dépensant parfois en transport, la moitié de leurs salaires », déplore-t-il.

De retour à Kinshasa, Tryphon Kin-Kiey Mulumba essaie de trouver une solution pour palier à ce problème. Egalement ex-Ministre du temps de Matata, ce proche du président Kabila est allé rencontrer Gaston Musemena, ministre congolais de l’Enseignement primaire, secondaire et professionnel (EPSP), appelant ce dernier à s’impliquer.  Pour Kin-Kiey, il serait agréable que le Ministre intervienne auprès des banques afin que la paie se fasse à domicile, à Masimanimba et à Idiofa auprès de la Rawbank et de Afriland Bank qui sont déjà implantées sur place. « Il est bon que le ministre intervienne auprès des banques pour que la paie des enseignants puisse leur être livrée à domicile, là où il y a la banque« , dit-il à l’issue de sa rencontre avec le ministre Musemena.

En 2013, Augustin Matata affirmait alors que la bancarisation de la paie a permis à l’Etat congolais d’économiser 5 millions de dollars américains et de déceler trois mille cinq cents fonctionnaires fictifs.  Selon lui, l’initiative a permis d’éviter que l’argent public soit détourné par « certains réseaux qui étaient montés » pour cette fin. Cependant, l’ancien Premier ministre n’a peut-être jamais rendu compte des marchés confiés de manière étrange à ces banques qui, visiblement, créent un nouvel enjeu pour les fonctionnaires.

A l’image du Kwilu, plusieurs autres provinces souffrent de la même situation, qui est remarquée dans la province voisine du Kwongo, où des habitants réclamant également l’implication des autorités. «Cette situation est la même au Kwango, sans avocat du genre kkm, où les enseignants de Kimafu vont jusqu’à Kenge à 110 km de pied. Chaque mois, les élèves perdent une semaine sans cours. Comment achever le programme scolaire ? On doit donc revoir ce calvaire», s’interroge un habitant.